HÔTEL LITTÉRAIRE GUSTAVE FLAUBERT •
Barbey d'Aurevilly, critique de Flaubert - par Michel Lécureur
Dans une lettre du 7 décembre 1869, Gustave Flaubert écrivait laconiquement à George Sand :
« Barbey d'Aurevilly prétend que je salis le ruisseau en m'y lavant (sic). Tout cela ne me démonte nullement. Mais, nom de Dieu, comme on est bête ! »
L'ermite de Croisset faisait alors référence à un article du Connétable des Lettres publié le 29 novembre dans lequel L'Éducation sentimentale avait été singulièrement éreintée et son auteur voué aux gémonies. Barbey n'avait pas du tout aimé les atermoiements de Frédéric Moreau et l'avait fait savoir dans les colonnes du Constitutionnel.
Jules Barbey d'Aurevilly en 1882 par Émile Lévy
Comme à son habitude, il n'avait pas cultivé la nuance en déclarant notamment :
« Si M. Flaubert a le bonheur de n'être pas un esprit facile, il n'a nullement celui d'être un esprit fécond. Non, c'est un homme à pensées rares, qui, quand il en a une, la cuit et la recuit, et non point dans son jus, car elle n'en a pas. C'est un esprit d'une sécheresse supérieure, parmi les Secs, une intelligence toute en surface, n'ayant ni sentiment, ni passion, ni enthousiasme, ni idéal, ni aperçu, ni réflexion, ni profondeur et d'un talent presque physique, comme celui, par exemple, du gaufreur ou du dessinateur à l'emporte-pièce, ou encore comme celui de l'enlumineur de cartes de géographie. »
Et ce jugement n'était qu'une entrée en matière. Dans la suite de l'article, le critique se déchaînait contre un ouvrage dont le personnage principal lui semblait « bête comme un chou grêlé », lui, qui n'avait « ni libre arbitre, ni volonté et qui se laiss[ait] manger par toutes les chenilles de la création. »
On y lisait que « les sensations du livre de M. Flaubert ne sont pas même choisies. Ce sont les sensations que donne le milieu le plus commun à l'âme la plus commune. C'est une flânerie dans l'insignifiant, le vulgaire et l'abject, pour le plaisir de s'y promener ! »
En fait, Barbey d'Aurevilly, en rejetant Flaubert, s'en prenait à l'école réaliste. D'ailleurs, il ne s'en cachait pas en déclarant : « Je sais bien que les Réalistes dont M. Flaubert est la main droite, disent que le grand mérite de M. Flaubert est de faire vulgaire, puisque la vulgarité existe ; mais c'est là l'erreur du Réalisme, de cette vile école, que de prendre perpétuellement l'exactitude dans le rendu pour le but de l'art, qui ne doit en avoir qu'un : la Beauté. »
Et pourtant, douze ans auparavant, dans les colonnes du Temps, l'auteur de L'Ensorcelée avait accordé quelque crédit à Madame Bovary. Certes, il en avait regretté l'impersonnalité qui caractérise tant Flaubert. [Il] « n'a point d'émotion, il n'a pas de jugement, du moins appréciable. C'est un narrateur incessant et infatigable, c'est un analyste qui ne se trouble jamais, c'est un descripteur jusqu'à la plus minutieuse subtilité. » Bref, Barbey d'Aurevilly voyait son confrère comme « un homme de marbre [...]avec une plume de pierre. […] La Madame Bovary du roman manque de sentiment maternel , […] Eh bien ! M. Gustave Flaubert est la Madame Bovary de son livre ».
Madame Bovary, de Gustave Flaubert. Michel Lévy, 1857. Édition originale, envoi à Camille Doucet
© Collection des Hôtels Littéraires
Là était le principal défaut de Flaubert pour le grand homme du Cotentin. Lui, qui s'était tant impliqué dans sa création romanesque, ne comprenait pas le parti pris du Rouennais. Il y voyait « une épouvantable sécheresse », « une indigence de sensibilité et d'imagination », « une aridité désolante ».
Néanmoins, l'auteur d' Une vieille maîtresse estimait que Flaubert était « de la véritable race des romanciers » et que sa Madame Bovary était « une idée juste, heureuse et nouvelle ». Pour un premier livre, c'était un excellent résultat et son auteur, s'il n'était pas d'emblée un « maître », pouvait le devenir. La soirée au château de la Vaubeyssard, en particulier, qui déclenche les désirs coupables d'Emma, lui semblait tout à fait réussie. Il la jugeait comme « une des scènes du livre dans lesquelles M. Flaubert a montré le plus son genre de talent, sagace et cru jusque dans les nuances, qu'il saisit fortement et finement, comme un chirurgien pince les veines. » Madame Bovary, étudiée, scrutée, détaillée comme elle l'est, est une création supérieure, qui seule vaut à son auteur le titre conquis de romancier ». Quant à la langue de l'écrivain, Barbey d'Aurevilly la présentait comme « colorée, brillante et d'une précision presque scientifique. »
Mais ces éloges firent long feu. Salammbô, puis L'Éducation sentimentale, le déçurent complètement. À vrai dire, on ne connaît pas d'article de sa part sur le premier de ces deux romans. Il pourrait avoir inspiré celui de Théophile Sylvestre du 8 janvier 1863, dans Le Figaro, mais rien n'est sûr. En revanche, Barbey a fait plusieurs fois référence à Salammbô, en le critiquant sans réserve. Dans la présentation de L'Éducation sentimentale, on relève ainsi : « Le romancier qui n'a trouvé après Madame Bovary , que cette perruque carthaginoise de Salammbô est un homme absolument dénué d'invention […]. L'Éducation sentimentale d'aujourd'hui confirme suffisamment le vide de tête qu'avait affirmé Salammbô. […] Je dis qu'il n'y a ici que le Flaubert de Madame Bovary, mais ayant passé par Salammbô, un Flaubert marqué, entamé, vieilli et visiblement épuisé ! »
La Tentation de saint Antoine, par Jan Verbeeck, vers 1550 (longtemps attribué à Brueghel le Jeune)
© Galleria Nazionale di Palazzo Spinola, Gênes
Au printemps 1874, lors de la publication de La Tentation de Saint Antoine, on aurait pu penser que le très catholique Barbey d'Aurevilly allait revoir son attitude à l'égard de Flaubert. Mais il n'en fut rien. Il dénonça l'ennui dont mourront ceux qui tenteront de lire l'ouvrage. « Ils éprouveront quelque chose des souffrances et des obstructions que M. Flaubert a dû éprouver après avoir avalé cette dangereuse érudition qui a tué en lui toute idée, tout sentiment, toute initiative et qui est la seule chose qu'on trouve dans son livre vide de tout, excepté de cela. »
On se souvient alors de sa formule selon laquelle l'érudition par dessus est un fardeau et, par dessous, un piédestal. La documentation minutieuse de Gustave Flaubert écrase tout. « Il n'y a ni passion, ni feu, ni prophète ; M. Flaubert n'en est pas un ! Il n'y en a, dans cette Tentation de Saint Antoine, ni du côté des tentateurs, qui devraient avoir tous les feux de l'enfer dans le ventre, puisqu'ils sont des démons, ni du côté de celui qu'ils tentent. On voit que M. Gustave Flaubert n'a pas la sincérité de ses immondices. Tout cela pour lui n'est qu'une affaire de lanterne magique, d'ombres chinoises, de marionnettes. »
En 1881, après la publication de Bouvard et Pécuchet, Barbey d'Aurevilly allait-il revenir sur ses critiques à l'égard d'un confrère décédé un an plus tôt ? Certes non ! L'auteur des Diaboliques ne pouvait se renier. Il continua à encenser Madame Bovary et à considérer les autres ouvrages comme des redites du premier. Quant à la publication posthume, elle ne valait guère mieux car Flaubert « n'avait pas assez de talent pour cette exécution dernière des bourgeois ! … et il a manqué misérablement son coup à fond, - son coup définitif et suprême! - Son livre de Bouvard et Pécuchet, exaspéré, enragé contre les bourgeois, et qui est le dernier vomissement de sa haine et de son mépris contre eux, ne sera qu'un camouflet d'ironie trop impuissant pour ne pas être inutile ! »
Au passage, Barbey s'attarde sur l'un des reproches qui devait être essentiel pour lui : Flaubert ne croyait pas en dieu. « Fils d'un grand médecin que Dupuytren respectait, et matérialiste de race et d'éducation (je ne sais pas), mais assurément matérialiste, il ne pouvait voir le monde que par le dehors, et c'est ainsi qu'il le vit et le décrivit car avant tout, c'est un descriptif que Flaubert. »
Et la conclusion tombe comme un couperet : « Hélas ! Il n'a pas malheureusement emporté avec lui son livre de Bouvard et Pécuchet, qui nous reste, et qu'on devrait mettre sur sa tombe comme une croix. Car c'en sera une pour sa mémoire. ! » La conclusion assassine de l'article sur L'Éducation sentimentale disait déjà : « Ci-gît qui sut faire un livre, mais qui ne sut pas en faire deux ! »
Michel Lécureur
Maître de Conférences
Auteur de Barbey d'Aurevilly le Sagittaire (Fayard)