Conseil de lecture :  • L’expédition d’Égypte • , de Corinne Le Bitouzé et Charles-Éloi Vial (Perrin)

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Conseil de lecture : "L’expédition d’Égypte", de Corinne Le Bitouzé et Charles-Éloi Vial (Perrin)

L’expédition d’Égypte. Le rêve oriental de Bonaparte, de Corinne Le Bitouzé et Charles-Éloi Vial. Éditions Perrin / Bibliothèque Nationale de France

Pour lire la Description de l’Égypte et contempler ses 974 gravures - dont certaines revêtent les éclatantes couleurs qui ornaient les monuments de l’Égypte antique -, il faut déployer à tour de rôle chacun de ses gigantesques volumes sur un meuble spécialement conçu à cet effet. C’est dire le monumentalisme de cet ouvrage, un chef-d’œuvre d’érudition réalisé collectivement au retour de l’expédition d’Égypte par l’équipe de savants emmenée par le général Bonaparte en 1798. L’ouvrage est une formidable somme des connaissances de l’époque sur l’Égypte ancienne et moderne, et marque la naissance de l’égyptologie.

Cette publication de prestige, destinée à écrire la légende napoléonienne, fascine par son ambition, la qualité des gravures et des impressions, son contenu d’une qualité scientifique et artistique inouïe, mais aussi son coût exorbitant. Peu d’exemplaires complets sont encore visibles dans leur intégralité, car, au fil du temps, les planches ont été découpées et vendues séparément par des libraires ; la Bibliothèque du Sénat a disposé le sien dans un meuble original signé de l’ébéniste Charles Morel, et d’autres se trouvent dans des collections privées, comme celui de Jacques Letertre, président de la Société des Hôtels Littéraires.

L’histoire de ce trésor bibliophilique en 23 volumes, commencé en 1809 (Imprimerie impériale) et achevé en 1829 (Imprimerie royale), est racontée dans le nouveau livre de Charles-Éloi Vial et Corinne Le Bitouzé, à la lumière d’un impressionnant corpus de 1300 dessins et archives, dénichées et rassemblées dans les fonds de la BNF, mais aussi d’autres institutions et des collections privées.

Les auteurs nous content cette épopée militaire, scientifique et éditoriale en s’appuyant essentiellement sur les écrits des membres de l’expédition. En reproduisant une grande quantité de leurs dessins, dont certains inédits, ils nous invitent à retrouver le premier émerveillement de ces savants et artistes devenus explorateurs, tour à tour humbles transcripteurs d’une civilisation disparue et témoins intéressés de la vie locale.

La campagne d’Égypte menée par le général Bonaparte trouve son origine dans des causes anciennes, comme la fascination française pour l’Égypte antique. Côté politique, les historiens soulignent une conséquence logique de la guerre contre l’Angleterre et la position stratégique du pays en Méditerranée, en parallèle de l’affaiblissement de l’Empire Ottoman ; l’illusion d’une conquête facile face à la faiblesse militaire des mameluks emporte la décision. Bonaparte aime l’idée de se présenter en nouvel Alexandre, auréolé de magie orientale ; de son côté, le Directoire n’est pas fâché de se débarrasser d’un général populaire et ambitieux.

Désireux de se poser en homme des Lumières, Bonaparte a l’inspiration géniale d’allier son expédition militaire à une aventure scientifique. Il s’entoure de plus de 150 savants, emmenant sur ses traces une véritable « Encyclopédie vivante », où les mathématiciens rivalisent avec les ingénieurs, les astronomes et les architectes ; ils sont accompagnés de naturalistes, géographes, dessinateurs et peintres, hommes de lettres, imprimeurs et traducteurs. Leur compagnie soudée est bientôt rejointe par des cadres supérieurs de l’armée, enthousiastes. Longtemps après leur retour, on ne les appellera que les « Égyptiens », car ils se considèrent « tous un peu frères », comme le raconte Balzac dans Le Colonel Chabert.

Réunis par Bonaparte dans l’Institut d’Égypte au Caire, confortablement installés et munis de splendides bibliothèques – excellent moyen pour les faire rester en Orient -, ces savants n’eurent de cesse de multiplier les expéditions de part et d’autre du Nil, vers la Haute-Égypte, pour accomplir diverses missions et participer à la recherche de sites antiques. Ils ont le courage d’endurer des conditions extrêmes – chaleurs, vents du désert, insectes, ophtalmies et autres maladies -, sans jamais se départir des méthodes scientifiques les plus rigoureuses. Conscients du privilège de découvrir cette civilisation perdue, dont les vestiges s’abîment dans les sables du désert et sous les coups de l’époque moderne, ils sont pénétrés d’un sentiment d’urgence. Ils veulent tout voir et tout dessiner, en faisant des relevés aussi précis que possible. Des bas-reliefs aujourd’hui disparus ne nous sont connus que grâce à leurs dessins, comme sur les temples de l’île Éléphantine. Devant la minutie de leurs relevés, on est saisi de réaliser que personne ne connaissait encore la signification des hiéroglyphes : la pierre de Rosette est découverte au cours de l’expédition, en 1799, et ce n’est qu’en 1822 que Champollion saura lever le voile sur les mystères du langage hiéroglyphique. 

Ces savants abattent un travail titanesque en quelques semaines seulement, voyageant de nuit pour éviter les grandes chaleurs, dégageant des sables des monuments inconnus qui ne seront identifiés que bien plus tard. Ils s’attellent en même temps à aider concrètement l’expédition de Bonaparte par leurs recherches sur l’agriculture, des travaux d’ingénierie et des relevés cartographiques. Quant à la Description de l’Égypte, elle est aussi une première image chiffrée de l’État moderne, et fourmille des informations les plus variées. Deux volumes entiers sont consacrés aux planches d’histoire naturelle, avec un panorama très complet de la faune et de la flore locales.

Le plus célèbre membre de l’équipe est sans doute Vivant Denon, futur directeur du musée du Louvre, dont le Voyage dans la Basse et la Haute Égypte, publié dès juin 1802, rencontre un grand succès auprès du public. Il voyageait en artiste et raconte en guide érudit, décrivant avec émotion la splendeur des ruines : « Je ne craignais plus que de manquer de temps, de crayon, de papier et de talent. » Les jeunes ingénieurs Prosper Jollois et Édouard Villiers du Terrage écrivent leur journal au jour le jour. Leurs noms s’inscrivent pour la postérité aux côtés de ceux d’Henri-Joseph Redouté, le célèbre peintre d’histoire naturelle, des dessinateurs André Dutertre et Edme-François Jomard, de l’architecte Charles-Louis Balzac, du naturaliste Geoffroy Saint-Hilaire et de bien d’autres.

Avant même le retour de l’expédition, le général Kléber avait compris la nécessité de condenser ce travail exceptionnel dans « un seul et grand ouvrage » et de mettre leurs plus belles trouvailles à l’abri de l’avidité des Anglais. À Paris, sous l’égide du Premier Consul, Jomard devient peu à peu le maître d’œuvre de la Description de l’Égypte, dont il rédige près d’un tiers des notices, entouré d’une équipe de savants désireux de poursuivre l’effort commun. Beaucoup d’entre eux acceptent de donner leurs précieux travaux à la commission, avec la conscience de travailler au plus grand ouvrage du siècle. Les textes et les dessins sont soigneusement examinés au cours des séances de relecture, et une partie seulement reçoit la précieuse mention : « Bon à graver ». La première édition paraît de 1809 à 1829, et une seconde, moins coûteuse, fût publiée par l’imprimeur Panckoucke, de 1821 à 1839.

Cet ouvrage mythique, aux proportions démesurées, est le parfait reflet – et presque une forme d’hommage – au gigantisme des statues et des palais égyptiens, dont les masses colossales frappèrent vivement les savants, davantage habitués à l’harmonie et à la grâce des canons grecs. « Il semble que l'on ait été transporté tout à coup dans un lieu de féerie et d'enchantement » note Villiers dans son journal.

Le rêve d’Orient a déjà conquis les artistes et marquera profondément tout le XIXe siècle, à l’exemple de Gustave Flaubert. Dans une lettre à son ami Louis Bouilhet, dix ans avant d’écrire Salammbô, il dépeint ses impressions face au soleil levant : « C’était le matin, le soleil se levait en face de moi, toute la vallée du Nil baignée dans le brouillard semblait une mer blanche, immobile, et le désert derrière avec ses monticules de sable, comme un autre océan d’un violet sombre, dont chaque vague eût été pétrifiée. »

 

Hélène Montjean

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