"En attendant" de Marcel Aymé... Une autre découverte de J-P Belleville, par Michel Lécureur
Notre ancien secrétaire général des Amis de Marcel Aymé, Jean-Pierre Belleville, avait déjà retrouvé Dermuche, l'une des nouvelles de notre écrivain préféré, publiée en décembre 1945, dans Privilèges de femmes (cf. le Blog des Hôtels littéraires de janvier 2025).
En soi, le texte ne nous était pas inconnu car il avait été repris dans les différentes éditions du recueil Le vin de Paris, mais qu'il ait figuré dans une revue dirigée par Lucie Aubrac en décembre 1945 était d'importance. Grande figure de la Résistance, Lucie Aubrac avait donc accepté dans sa publication la présence d'un auteur que certains se sont efforcés de présenter pendant des années comme un collaborateur notoire.
La vérité était tout autre : Marcel Aymé n'avait eu aucune sympathie pour l'occupant allemand durant la seconde guerre mondiale, comme diverses recherches l'ont également démontré.
Et voici que Jean-Pierre Belleville persiste et signe en mettant à jour une autre nouvelle, En attendant, parue à Mayence, en septembre 1946. Elle a été présentée dans le premier numéro de la revue Die Umschau, diffusée dans le secteur français d'occupation avec l'autorisation du Gouvernement militaire du général Koenig. Curieux, non ?
Ce diable de Marcel Aymé, auquel on pourrait adresser tant de reproches selon les mauvaises langues, aurait donc réussi à se glisser dans une brochure présentant dix-sept textes d'auteurs de diverses nationalités, anciens résistants ou victimes du nazisme ou dont les écrits expriment l'esprit de résistance. C'est pour le moins bizarre... à moins que les détracteurs de notre auteur ne se soient lourdement trompés.
Et si Marcel Aymé était tout simplement resté fidèle à son indépendance d'esprit au fil des années, malgré la présences des uniformes verts de gris sur les Champs-Élysées ? Et s'il n'avait donné dans aucune compromission ? Et si son légendaire humour lui avait servi de cuirasse pour se préserver des barbares ?
En attendant en est le parfait exemple. Elle appartient au recueil Le Passe-Muraille, publié pendant l'Occupation, en avril 1943, Il n'était alors nullement question de Libération ou de Débarquement !
Et que découvre-t-on dans cette nouvelle ? Les avis sur l'actualité de quatorze personnes faisant la queue à la porte d'une épicerie de la rue Caulaincourt pendant la guerre 1939-1972. Chacun raconte sa petite histoire.
« Moi, dit un enfant, j'ai faim. J'ai toujours faim. […] Moi, dit une très vieille femme, je ne crois plus en Dieu. Hier soir, j'ai touché deux œufs, des vrais œufs. En rentrant chez moi, mon pied a manqué le trottoir, je les ai cassés tous les deux. Je ne crois plus en Dieu. […] Moi, dit un gamin, je voudrais bien que la fin du monde arrive avant midi. Je viens de perdre toutes nos cartes de pain. Ma mère le sait pas encore. » Et dans cette longue litanie, d'un seul coup, on entend ces quelques mots : « - Moi, dit un Juif, je suis juif. » Tout est dit sur l'abominable discrimination raciale qui sévit alors. De longues phrases auraient été superflues. Quelques mots suffisent.
La presse de la Résistance ne s'y est pas trompée. Dans Confluences, Georges Lorris a relevé chez Marcel Aymé, « une sympathie aux souffrances humaines, une compréhension des drames quotidiens, une connaissance des misères matérielles, dont le sourire qui les exprime n'est peut-être que la pudeur d'une sensibilité impuissante à les soulager. »
Dans Fontaine, Henri Hell n'a pas craint d'écrire : « Je donnerais volontiers tous les contes du Passe-Muraille et tous les livres de Marcel Aymé pour les vingt dernières pages intitulées « En attendant ». […] Elles disent avec un dépouillement direct et une nudité bouleversante la grande désolation du peuple de France. »
On trouve même ces lignes de Robert Brasillach, dans Le Petit Parisien du 7 juin 1943 : « On accorde de l'importance à vingt ouvrages de prétendue haute spéculation où il n'y a pas un centième de la culture vraie, de l'intelligence et de la force d'une de ces petites nouvelles ironiques et relativistes. »
« Et c'est ainsi qu'Allah est grand ! » disait un grand auteur.
Michel Lécureur
Président d'honneur des Amis de Marcel Aymé