Dictionnaire amoureux d’André Malraux - Entretien avec Hervé Gaymard

RENCONTRE •

Dictionnaire amoureux d’André Malraux - Entretien avec Hervé Gaymard

Après le succès de la soirée de lancement du Dictionnaire amoureux d'André Malraux (Plon, 2026) qui s'est déroulée le 7 octobre dernier à l'Hôtel Littéraire Le Swann, nous avons souhaité poursuivre l'entretien avec Hervé Gaymard, ancien ministre, membre de l’Académie des sciences morales et politiques.

SHL - Comment Malraux est-il entré dans votre vie ?

HG - À quatorze ans, dans un triste internat, en lisant son livre le moins connu et le moins diffusé, Les Noyers de l’Altenburg. Avec lui, j’avais trouvé mon chemin : une attitude par rapport à la vie ; la soif d’apprendre et d’admirer ; la vérité de l’engagement.

 

SHL - Est-il exact de dire qu’il a eu une enfance malheureuse et pas d’adolescence ?

 

HG - Son enfance n’a pas été misérable. Il n’a jamais manqué de rien, couvé par sa mère, sa tante et sa grand-mère, dans la petite épicerie de Bondy. Il a sûrement souffert de la séparation de ses parents, mais peut-être davantage encore de ce cadre étriqué qui bornait ses rêves. C’est pourquoi, à soixante-six ans, il écrit dans les Antimémoires : « Presque tous les écrivains aiment leur enfance. Je déteste la mienne. » Il s’en évade aussitôt, pour enjamber l’adolescence, et entrer sans transition dans l’âge adulte. Avant vingt ans, il fréquente déjà le monde littéraire et artistique, il impressionne des auteurs installés, comme Max Jacob ou François Mauriac, il publie des articles remarqués dans des revues élitistes, et se marie avec Clara Goldschmidt, plus âgée que lui.

 

SHL - En plus des amis que l’on connaît, quelle importance revêtent ses « copains » ?

 

HG - Ils l’accompagneront pour la vie. Louis Chevasson est avec lui à l’école communale de Bondy. Il est son équipier dans son aventure indochinoise et fonde avec lui une maison d’édition dans les années vingt. Il le rejoint chez Gallimard dans les années trente, l’accueille après son évasion de novembre 1940, et sera son collaborateur au ministère. Il connaît Marcel Brandin au lycée. Il appartiendra à son cabinet au ministère. C’est en captivité en 1940 qu’il rencontre Albert Beuret qui ne le quittera plus dans toutes ses vies successives. Il ne les a jamais laissé tomber quand ils étaient dans la dèche. Et on tous été muets comme des tombes sur la vie de leur incroyable copain.

 

SHL - Pouvez vous nous parler de Josette Clotis et en particulier de ce qu’en disait Alexandre Vialatte ?

 

HG - Josette Clotis fut la maîtresse de Malraux de la fin 1933 jusqu’à la fin de 1937, puis sa compagne, quand il quitte Clara, sa femme depuis 1921, pour vivre avec elle. De lui elle eut deux fils, Pierre-Gauthier et Vincent. Ils mourront dans la fleur de leur jeunesse dans un accident de voiture en 1961. Elle-même aura une fin tragique, les jambes broyées accidentellement par un train, alors que Malraux combat sur le front d’Alsace en novembre 1940.

Josette Clotis et André Malraux sur le tournage de Espoir (Sierra de Teruel), 1939.

Vialatte est le contemporain de Malraux, qui signe dans la NRF une fort pertinente note de lecture en 1928, à la parution de Battling le ténébreux. Il a connu Josette avant lui, comme il le rappelle dans une de ses plus belles chroniques de 1967, Le Train du soir : « C’est Josette que je revois, du haut du train du soir, dans les jardins de Pourrat. Elle était blonde, elle était belle, elle pouvait avoir dix-huit ans. Elle était reine de beauté d’Avignon. Elle avait l’accent du midi. Elle venait chercher une préface pour son premier livre : Le Temps vert. Au milieu des feuillages, on aurait dit le printemps. Je revis Josette à Paris, dans la NRF jusqu’au cou, ce qui est le contraire des enfances rurales. Elle rêvait d’écrire un second livre qui s’appellerait La Clef des champs. Elle était toujours aussi belle. Puis à Vichy, sur la fin de la guerre, je la croisai dans un hall d’hôtel. La Clef des champs n’était pas écrite ; elle avait épousé Malraux ; elle voulait me faire voir ses deux fils. Elle se disait heureuse, comblée. La vie était facile et la voie toute tracée. Elle ne rêvait que de faire des enfants à Malraux. Huit jours après, on m’apprit qu’un train lui avait sectionné les deux jambes. Seize ans plus tard, les deux enfants mouraient ensemble dans un affreux accident d’auto. Malraux avait déjà perdu, la même année que Josette, ses deux demi-frères, dans les luttes du maquis. La tragédie semble s’être assise au chevet de cet homme. Comment n'interrogerait-il pas le destin ? »

À la femme d’Henri Pourrat, Vialatte avait écrit le 25 novembre 1944 : « Josette Clotis a été bousculée par un train qui lui a coupé les deux jambes.  Elle est morte. J’ai appris ça par Paulhan. Hélène [sa femme] en a rêvé la nuit. Et ces deux pauvres petits enfants. J’ose à peine en parler à Henri qui l’avait lancée dans les lettres ; et quand nous l’avons revue l’an dernier elle paraissait partie pour la maturité, pour vivre, pour la joie… Hélas ! »

 

SHL - Plus généralement que peut-on dire de sa relation avec les femmes de sa vie ?

 

HG - Il était séduisant, y compris dans sa maturité, mais il n’était pas un « homme à femmes », plutôt un monogame successif, d’une jalousie épuisante, un mysogine amoureux en quête de tendresse. Ce n’était d’ailleurs pas la qualité première de Clara, mais il trouva chez elle l’alacrité intellectuelle et la stimulation permanente. Il s’en lassa au début des années trente. De son côté, elle développa une forme de jalousie de voir la chrysalide devenir ce papillon qui vole de ses propres ailes, feignant de croire qu’elle « l’avait fait », ce qui ne correspond pas à la vérité. Josette Clotis lui apporte cette douceur qu’il cherchait, une paternité dont il ne voulait pas, et leurs années de vie commune ressemblent au bonheur, même s’il n’est jamais sans mélange. « La mort de la femme aimée, c’est la foudre » écrira-t-il dans les Antimémoires.

Maurizio Serra, dans Les Frères séparés, vise juste : « Clara voulait André et Malraux ; Josette ne voulait qu’André. » À la Libération, il épouse sa belle-sœur Madeleine, veuve de son frère Roland, mort en déportation. Ils élèvent ensemble leurs enfants orphelins, et vivront une quinzaine d’années d’un bonheur tempéré par les rémanences du souvenir des défunts aimés. Après la mort de ses deux fils en 1961, Malraux s’enfonce dans une profonde dépression, et devient littéralement odieux avec Madeleine. Ils se quittent en 1965. Après avoir quitté le gouvernement, il ne vivra ensuite que six mois avec Louise de Vilmorin, qui meurt subitement en décembre 1969, avec qui il avait eu une brève liaison en 1933. Et sa vie fut éclairé en son couchant par sa dernière compagne, Sophie de Vilmorin.

 

SHL - Comment a commencé sa relation avec le général de Gaulle et pourquoi est-elle si fondamentale pour comprendre Malraux ?

 

HG - « De Gaulle est la seule femme qu’il ait aimée », dira drôlement sa fille Florence. Malraux rencontre de Gaulle pour la première fois le 18 juillet 1945, à l’instigation de François Mauriac et Gaston Palewski, après deux rendez-vous manqués. Début 1941, il lui avait écrit à Londres. La lettre n’avait jamais atteint son destinataire. En octobre 1944, il était en permission à Paris pour une dernière étreinte avec Josette Clotis, quand de Gaulle avait passé en revue avec de Lattre la Brigade Alsace-Lorraine qu’il commandait. Alors qu’en 1940 il le tenait pour un « officier d’Action française germanophobe », en novembre 1942 il assène à son ami Emmanuel Berl, roi des sceptiques : « Il faut faire acte de foi en la personne du général de Gaulle. » Entre l’homme du 18 juin et l’écrivain aventurier, c’est un coup de foudre qui durera jusqu’à leur mort, une allégeance personnelle médiévale inoxydable. À quarante-quatre ans, Malraux a trouvé ce qu’il attendait confusément, comme Edmond Michelet, et beaucoup d’autres Français libres et Résistants. Il était en quête d’une incarnation politique qui allie la hauteur de vue, la justice sociale et l’assomption de la France, qu’il a épousée pendant la guerre, revenu de son internationalisme aventureux. J’aime beaucoup sa phrase : « De Gaulle a désinfecté le nationalisme. » Pour lui, l’homme du 18 juin est l’incarnation sublimée d’une France fantasmée.

On connaît l’hommage des Mémoires d’Espoir : « À ma droite, j’ai et j’aurai toujours André Malraux. La présence à mes côtés, de cet ami génial, fervent des hautes destinées, me donne l’impression que, par-là, je suis couvert du terre-à-terre. L’idée que se fait de moi cet incomparable témoin contribue à m’affermir. Je sais que, dans le débat, quand le sujet est grave, son fulgurant jugement m’aidera à dissiper les ombres. »

Mais je préfère ces lignes moins connues, moins marmoréennes, qui en disent peut-être davantage sur la tendresse et la reconnaissance que l’homme du 18 juin nourrissait pour l’écrivain : « Grâce à vous, que de choses j’ai vues – ou cru voir – qu’autrement, je devrais mourir sans avoir discernées. Or, ce sont justement, de toutes choses, celles qui en valent le plus la peine. », lui écrit-il le 12 janvier 1958, pour le remercier de l’envoi du premier tome de La Métamorphose des dieux.

 

SHL - Qu’a-t-il répondu à Nehru qui lui disait en 1958 : « Alors vous voilà ministre » ?

HG - En effet, en novembre 1958, Nehru cueille Malraux, en lui disant, mi-figue-mi-raisin : « Alors vous voilà ministre… » Malraux s’en sort par une savoureuse pirouette : « Mallarmé, lui répondis-je, racontait ceci : une nuit, il écoute les chats qui conversent dans la gouttière. Un chat noir inquisiteur demande à son chat à lui, brave Raminagrobis : « Et toi, qu’est-ce que tu fais ? – En ce moment, je feins d’être chat chez Mallarmé… » Dans la même veine, il avait répondu à un télégramme de Picasso, furieux de ne pas avoir été invité à un vernissage : « Croyez-vous que je sois mort ?  - Croyez-vous que je sois ministre ? 

SHL - Que peut-on dire de son amitié avec Romain Gary ?

 

HG - Malraux veille sur Gary. Gary, lui, aime Malraux. Il le lui écrit en 1956 : « Je vous aime comme seul un homme totalement non pédéraste ne peut aimer un autre homme. Comme mon fils. » Dans la cosmogonie sentimentale de Gary, il y a le père, de Gaulle. Et Malraux, le grand frère plutôt que le fils, qui toujours veillera sur lui, que ce soit pour le faire entrer dans la carrière diplomatique en 1945, ou le conseiller dans la rédaction de ses manuscrits. Les lettres de Gary témoignent de la confiance absolue que ce dépressif, sauvé par la rage d’écrire et de séduire, voue à son aîné : « J’aimerais bien recharger mes batteries à vos dépens. […] Cher André, je vais très mal… Je traverse une période… « de travers » […] « Je viendrai bientôt vous voir à Paris pour me réchauffer un peu à votre feu… Je crève de froid. J’ai décidé de ne pas me suicider au cours des dix-sept mois qui viennent. Il est en effet idiot de se tuer par solitude alors que l’on peut aller au café. » La longue lettre la plus bouleversante, - « Cher André Malraux, j’ai envie de vous parler ce matin après une nuit d’insomnie » - qui doit dater de l’hiver 1956-1957, est une longue introspection d’une noirceur absolue, lui reconnaissant « d’être Malraux » avec « votre humour et votre gentillesse de gentilhomme. » Il doute de la valeur de son œuvre, malgré le prix Goncourt qu’il vient de recevoir. « Je ne tiendrai pas le coup si je n’ai pas l’espoir d’une fiction Malraux copieuse et future. » Sa dernière phrase, vingt-trois ans avant son suicide, glace le sang : « Crever de solitude au nom d’une œuvre de passage et se condamner à la sexualité par exclusivité à la littérature, qui ne reste que ça, c’est assez triste. »

 

Réunion de 5 ouvrages d’André Malraux avec envoi à Romain Gary (Source : Artcurial)

Il se connaissent depuis que le jeune Gary avait forcé la porte de Malraux en villégiature à Menton en 1938, pour lui faire lire son manuscrit Le Vin des morts. Ils ne se quitteront plus, même si la vie les séparera géographiquement, pendant la guerre, - l’un à Londres, l’autre en France occupée -, et du fait des affectations diplomatiques du cadet de 1946 à 1961.

À la mort de Malraux, il publie le plus bel hommage : «  Je l’ai vu pour la première fois en 1935, dans une baraque de tir forain, à Montmartre : il visait une de ces balles qui dansent sans fin sur un jet d’eau, et c’est ainsi que je le vois encore dans ma fidélité et mon regret, à la fois balle bondissante et fontaine jaillissante, cascadeur de l’univers dans un foisonnement d’idées qui ne cessaient de fuser et de se retourner mille fois sur elles-mêmes, prodigieux lanceur d’interpellations qui ne touchaient terre que pour s’élancer à nouveau, et dont le rapport avec la vérité était d’abord celui avec la beauté. »

 

Site officiel – Tous droits réservés © Société des Hôtels Littéraires 2026 - Réalisation du site : Agence WEBCOM