Discours de Denis Olivennes, lauréat du prix Céleste Albaret 2026
Mesdames, Messieurs, chers amis,
Je voudrais vous dire très simplement que tout me ravit dans ce prix.
En venant ici ce soir, j'étais transporté par la même joie que celle ressentie enfant, lorsque je me rendais dans le préau de mon école primaire pour y recevoir le prix d'excellence, d'assiduité ou de camaraderie.
Pour le dire d'une formule triviale : je suis fier comme un paon.
Le nom de ce prix me ravit. Céleste Albaret pour Proust, c'est un joyeux pied de nez métonymique à tous ceux qui, comme Annie Ernaux, lors d'un séminaire d'Antoine Compagnon je crois, se déclarent gênés par le supposé mépris de classe de l'auteur de la Recherche. Quel énorme contre-sens dont le nom de votre prix fait litière.
Ravi que cela soit sous l'égide de la librairie Fontaine et de son aimable directeur Philippe Aubier, car j'aime beaucoup cet établissement où Proust avait sa pratique et qui se trouve en lisière de la plaine Monceau, là où la haute société juive prit son envol sous le Second Empire. L'hôtel de Moïse de Camondo, celui d'Emile Pereire et tant d'autres encore. Bien des fantômes qui hantent mon Dictionnaire habitaient par ici.
Ravi que ce soit à l'hôtel Swann dont le propriétaire, Jacques Letertre est une figure légendaire de ma génération d'énarques, haut fonctionnaire atypique et défroqué, aventurier et érudit, financier et littéraire, grand vivant qui ressemble bien davantage aux hommes d'affaires mystérieux et attachants de Balzac façon Ferragus, qu'aux nouvelles fortunes de la French Tech cultivés par Tik Tok et amaigris par Ozempic.
Ravi par vous Madame, j'aurais dû commencer par là, dont le discours chaleureux, brillant, précis, et tellement élogieux, m'a fait rougir, vous qui me remettez ce prix dont vous fûtes la lauréate l'an dernier, vous dont je lis l'œuvre depuis longtemps, pistant Marie sous ses différentes hypostases, partageant ses hésitations et ses désillusions sentimentales, ses irritations familiales, ses démêlés amicaux, ses rapports complexes avec la sainte trilogie du sexe, de l'argent et de la religion. J'ai bien sûr aimé vos trois rencontres avec Proust, à 15, 20 et 50 ans, et que vous confessiez que la Recherche est évidemment un chef d'œuvre littéraire, mais qu'il est aussi une somme sociologique, un traité du bien écrire et encore un traité du bien vivre. Car oui, comme Pierre Hadot a montré que la philosophie grecque était une préparation aux difficultés de la vie, on pourrait dire que l'oeuvre de Proust est un guide pour traverser la rupture, le deuil, le chagrin, la trahison ou la déréliction amoureuse, amicale ou sociale, un guide bien plus puissant que tous ces ouvrages de développement personnel qui peuplent les rayonnages de nos librairies.
Ravi par le jury tellement éminent. Michel Erman, sa biographie de Proust et ses bottins et lexique proustiens. Laure Hillerin, sa comtesse Greffulhe, son Bony de Castelane et sa Céleste Albaret elle-même. Le professeur Ritte, dont je n'ai pas lu malheureusement les traductions, nécessairement excellentes puisqu'il a été admis dans votre brillant aréopage. Anne Heilbronn, remarquable experte en livres anciens et que j'ai connue pour ainsi dire enfant. Et bien sûr last but not least, Jean-Yves Tadié que j'admire depuis longtemps sans le connaître et Antoine Compagnon que je connais depuis longtemps et admire infiniment. Le Dictionnaire que vous couronnez doit beaucoup à la lecture assidue des livres de messieurs Tadié et Compagnon comme en témoigne sa bibliographie.
Le jury du prix Céleste Albaret 2026. De gauche à droite, Philippe Aubier, secrétaire général, Catherine Cusset, lauréate 2025, Jacques Letertre, Denis Olivennes, Jean-Yves Tadié, Jürgen Ritte, Anne Heilbronn, Laure Hillerin et Antoine Compagnon, de l'Académie française.
Enfin ravi bien sûr par l'objet même de ce prix. Tel Swann entrant au Jockey Club, je fais désormais partie d'une confrérie des plus chics, qui réunit ceux qui, rencontrant Proust, ont connu plus qu'une grande émotion littéraire : une illumination décisive.
Pour moi, ce fut à 25 ans, un été sur la Riviera française. Au lieu de jouir du soleil, des plages et des jolies filles, je m'enfermai dans une chambre étouffante et je dévorai les 15 tomes de la Recherche dans l'édition NRF de 1946 avec les cartonnages Prassinos. Je n'en suis pas sorti indemne si j'en suis sorti jamais.
Évidemment, Proust s'imposait pour ce Dictionnaire car ses contradictions intimes et le tableau qu'il donne des Juifs dans la Recherche sont un parfait résumé de la tension profonde du franco-judaïsme. L'assimilation est-elle possible et, d'ailleurs, est-elle souhaitable ? Les Juifs seront-ils jamais autre chose qu'eux-mêmes et la France les verra-t-elle un jour autrement que comme des étrangers, quelques efforts qu'ils fassent pour se rendre indistincts ? N'est-ce pas Madame de Gallardon qui a raison, elle qui ne voit dans la conversion qu'une "frime" ? Est-ce que le noble Swann et le grotesque Bloch ne sont que les deux faces d'une même médaille, rattrapés l'un et l'autre, quoiqu'ils en aient, par leur hérédité ?
En tous les cas, la meilleure façon de comprendre, dans les conditions de l'époque et non avec les illusions du regard rétrospectif la "question" juive en France avant la Shoah et avant la création de l'Etat d'Israël, à tout le moins telle qu'elle se posait aux élites, c'est de lire Proust.
Merci donc infiniment d'avoir distingué cet ouvrage parmi d'autres qui l'eussent mérité (je pense à celui de Nathalie David-Weil) et d'avoir ainsi consacré non pas Proust du côté Juif pour reprendre l'heureuse et brillante formule d'Antoine Compagnon, mais les Juifs du côté Proust.
Je dirais pour conclure et caractériser mon état d'esprit ce soir que je ne sais pas s'il est Albaret mais il est en tous les cas céleste.
Merci infiniment.
Denis Olivennes