HÔTEL LITTÉRAIRE GUSTAVE FLAUBERT

Entretien avec Olga Gortchanina : Ivan Tourgueniev et ses amis français

À la suite du Colloque international : « Ivan Tourgueniev et le roman européen », qui s'est tenu à Rouen et à Bougival du 9 au 11 avril 2026, avec le concours des associations des Amis d'Ivan Tourgueniev et des Amis de Flaubert et de Maupassant, nous nous sommes entretenus avec sa principale organisatrice, Olga Gortchanina, du Centre Ivan Tourgueniev de l'Université de Mons, et membre du Conseil scientifique du musée européen Ivan Tourgueniev.

Datcha d'Ivan Tourgueniev dans la propriété de Louis et Pauline Viardot, à Bougival.

Portrait d'Ivan Tourgueniev par Repine, 1874 - Galerie Tretiakov, Moscou



HL - Pourriez-vous nous raconter l'idée à l'origine de ce colloque international : "Ivan Tourgueniev et le roman européen" qui s'est tenu en avril 2026 à Rouen et à Bougival ; comment l'avez-vous conçu et organisé, avec quels partenaires ?

OG - Les colloques et journées d’étude consacrés à Ivan Tourguéniev, à l’initiative du Musée Ivan Tourguéniev de Bougival, s’inscrivent dans une tradition assez ancienne. Le premier colloque, organisé en 1977 par l’Association des amis d’Ivan Tourguéniev, Pauline Viardot et Maria Malibran (ATVM), portait sur la question de la peine de mort dans la pensée philosophique et littéraire, à partir notamment de l’essai de Tourguéniev L’Exécution de Troppmann. Entre 1977 et 2018, pas moins de onze colloques ont ainsi vu le jour. Ce chiffre peut paraître modeste ; il témoigne pourtant, si l’on mesure les exigences de telles entreprises, d’une remarquable continuité.

Depuis 2018, toutefois, aucun événement scientifique n’avait pu être organisé. Une succession de crises — sanitaires, géopolitiques et autres — a momentanément interrompu cette belle dynamique. C’est dans ce contexte qu’a été fondé, en 2022, le Conseil scientifique du Musée européen Ivan Tourguéniev, dont j’ai l’honneur de coordonner les activités. Sa mission première est de dynamiser et de pérenniser la recherche consacrée à l’œuvre de Tourguéniev. Car sans la recherche, un musée court le risque de se figer ; avec elle, au contraire, il demeure vivant, en constante réinvention, capable de renouveler ses projets.

Les membres du Conseil scientifique, tous chercheurs accomplis, mesurent pleinement ces enjeux. Parmi eux figurent Yvan Leclerc, éminent spécialiste de Flaubert et de Maupassant, Antonia Fonyi, dont les travaux consacrés Prosper Mérimée sont véritablement incontournables, Nicholas Zekulin, grand connaisseur de Tourguéniev et de Viardot, et Alain Pagès, spécialiste majeur de Zola — pour ne citer ici que ceux qui ont été directement impliqués dans l’organisation du colloque. L’idée de renouer avec la tradition des colloques s’est donc imposée très naturellement. Un colloque constitue en effet un espace privilégié d’échange, de confrontation des idées et de réflexion collective. Nous souhaitions offrir aux chercheurs l’occasion de se replonger dans l’univers tourguénievien, dans toute sa richesse et sa dimension résolument multidisciplinaire.

Il n’est dès lors guère surprenant que de nombreuses sociétés et institutions se soient associées à ce premier colloque intitulé «Ivan Tourguéniev et le roman européen» : l’ATVM, l’Association des Amis de Flaubert et de Maupassant, la Société Mérimée, la Société littéraire des Amis de Zola, le Centre Ivan Tourguéniev de l’Université de Mons, ainsi que la Ville de Bougival. Le pari nous semble tenu : plus de quinze chercheurs, venus de France, de Belgique, d’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre, du Luxembourg, de Pologne, de Russie et du Bélarus, se sont réunis pendant trois jours dans une atmosphère à la fois chaleureuse et féconde. Des échanges fructueux ont eu lieu, de nouveaux contacts se sont tissés, et déjà émergent de nouveaux projets.

Qu’il me soit permis de remercier chaleureusement toutes celles et tous ceux qui ont contribué à ce succès. Outre les collègues et partenaires déjà mentionnés, nous adressons notre gratitude à nos mécènes, la Société des Hôtels Littéraires et la Fondation La Forlane de l’Institut de France. Sans leur précieux soutien, cet événement n’aurait tout simplement pas pu voir le jour. Merci !

 

HL - Racontez-nous en quelques mots votre parcours personnel ; comment êtes-vous devenue l'une des plus grandes spécialistes de l'écrivain russe et quelles sont vos fonctions au sein du Centre Ivan Tourgueniev de l'Université de Mons ? 

OG - Je ne suis pas certaine que l’appellation de «grand spécialiste» convienne véritablement : je me situe encore au début de mon parcours de chercheuse. Diplômée de l’Université linguistique de Minsk, au Bélarus, je me suis installée en Belgique presque immédiatement après l’obtention de mon diplôme. Dès mon arrivée, en 2002, j’ai commencé à travailler à l’Université de Mons, où j’enseigne encore aujourd’hui la langue russe.

Très rapidement, toutefois, j’ai eu envie de continuer mes études. J’ai donc entrepris des études doctorales à l’Université Lille3 – Charles-de-Gaulle, au terme desquelles, en 2014, j’ai soutenu une thèse intitulée L’identité culturelle d’Ivan Tourguéniev, entre la Russie et la France. Ce travail a été mené sous la direction de Sylvie Thorel, chercheuse remarquable, spécialiste reconnue de la littérature du XIXᵉ siècle, mais aussi enseignante d’un dévouement exemplaire. À bien des égards, elle demeure pour moi un modèle.

Olga Gortchanina à l'Hôtel Littéraire Gustave Flaubert (Rouen), lors de la visite de l'exposition "Ivan Tiourgueniev et ses amis français"

Les spécialistes de Tourguéniev sont peu nombreux en France comme en Europe, alors même que son œuvre offre un champ de recherche d’une richesse inépuisable. Consciente de l’ampleur du travail restant à accomplir dans ce domaine, j’ai fondé en 2020 le Centre Ivan Tourguéniev à l’Université de Mons, au sein du Service des études de l’espace post-soviétique et des mondes slaves, où je poursuis mes activités. Cette création répondait au désir de donner un cadre institutionnel à mon engagement scientifique et d’affirmer, de manière durable, mon attachement à l’étude de l’œuvre et de la pensée de Tourguéniev.

 

HL - Qu'aimez-vous plus particulièrement chez Tourgueniev et quels sont vos livres préférés ?

OG - Au risque de vous surprendre, mes affinités littéraires ne se portent pas nécessairement, ni systématiquement, sur l’œuvre de Tourguéniev — du moins du point de vue strictement esthétique. En revanche, je nourris pour lui une admiration profonde et sans réserve en tant que médiateur culturel. Amoureux passionné de la langue et de la littérature russes, Tourguéniev a consacré sa vie à les faire connaître en Europe.

Parfait connaisseur des cultures et des littératures européennes, il possédait une vision remarquablement juste de la place de la Russie dans le concert des nations européennes tout comme il comprenait le statut de la littérature russe : celui d’une littérature certes jeune, vibrante, pleine de promesses, mais aussi profondément et intimement liée à la tradition européenne. Une telle vision peut aujourd’hui sembler aller de soi ; elle ne l’était nullement à l’époque de Tourguéniev. Cette question constitue l’arrière-plan fondamental du grand débat entre occidentalistes et slavophiles à l’époque.

Lettre de Gustave Flaubert à Ivan Tourgueniev. © Collection Société des Hôtels Littéraires

À la différence de nombreux Européens — Russes compris — de son temps, Tourguéniev avait pleinement conscience d’une double méconnaissance : les Russes, malgré les apparences, connaissaient en réalité mal l’Europe, et notamment la France ; la France ignorait presque tout de la Russie elle aussi. Quelques années après la mort de Tourguéniev en 1883, Eugène-Melchior de Vogüé évoquera cette ignorance réciproque dans Le Roman russe (1886). Tourguéniev, lui, l’avait perçue dès les années 1850.

C’est alors qu’il s’engagea dans une entreprise aussi ambitieuse qu’essentielle : bâtir des ponts entre la Russie et l’Europe. Des ponts culturels, intellectuels et littéraires. Il s’y consacra littéralement jusqu’à la fin de ses jours. Sans relâche, il traduisait, mettait en relation écrivains, traducteurs et éditeurs de différents pays, partageait avec journalistes, chercheurs et écrivains européens son immense savoir sur les littératures russe et européenne. Lorsque Jules Hetzel entreprit de promouvoir l’œuvre de Jules Verne en Russie, c’est vers Tourguéniev qu’il se tourna. Celui-ci le conseilla d’abord sur le contenu de certains romans comme Michel Strogoff par exemple, avant de lui recommander la personne idéale pour les traduire et les faire paraître en Russie : Marko Vovtchok.

De même, lorsque Michelet chercha des informations et des contacts pour son travail sur la campagne de Russie de 1812, c’est tout naturellement à Tourguéniev qu’il s’adressa. Tourguéniev fit connaître en Russie Flaubert, Maupassant, Maxime Du Camp et Zola ; en France, il introduisit Tolstoï par exemple. Et cette liste est loin d’être exhaustive. Pourtant, cette dimension essentielle de son œuvre demeure encore largement méconnue. Il est temps, me semble-t-il, de rendre pleinement hommage à celui qui, avec une persévérance remarquable, a œuvré à tisser les liens durables entre nos deux cultures.

 

HL - Quelle est la réception d'Ivan Tourgueniev à notre époque, chez les Européens, en particulier les Français ?

OG - Voilà une excellente question — et sans doute conviendrait-il de la poser aux lecteurs français eux-mêmes. Je ne peux, pour ma part, qu’avancer quelques hypothèses. Il me semble que les œuvres de Tourguéniev peinent aujourd’hui à séduire un large public parce qu’elles apparaissent en profond décalage avec notre horizon culturel contemporain.

Il ne faut pas perdre de vue que Tourguéniev écrivait en russe, et avant tout pour les Russes — les Russes de son temps. J’envisage son œuvre comme un vaste laboratoire intellectuel et littéraire dans lequel il explorait les réalités sociales russes de son époque: le nihilisme naissant, la rupture entre les générations, la nature de l’homme russe du XIXᵉ siècle et les voies possibles de son évolution. Il s’agit là de problématiques profondément enracinées dans un contexte historique précis.

Editions originales d'œuvres d'Ivan Tourgueniev, présentées lors de l'exposition "Ivan Tourgueniev et ses amis français" à l'Hôtel Littéraire Gustave Flaubert

À cela s’ajoute le fait que Tourguéniev était un érudit au sens le plus plein du terme. La philosophie, son premier amour intellectuel, irrigue en profondeur son écriture. Il est difficile d’entrer véritablement dans ses textes sans une familiarité, fût-elle minimale, avec certaines grandes doctrines philosophiques du XIXᵉ siècle — celles de Hegel ou de Schopenhauer, pour ne citer qu’eux. Cette densité réflexive contribue sans doute à rendre son œuvre moins immédiatement accessible au grand public.

Pourtant, celui qui accepte de s’y plonger avec patience, muni de quelques repères en histoire, en philosophie et en littérature européenne, découvre une richesse exceptionnelle. Sous la surface parfois exigeante des textes, se révèlent des trésors littéraires et intellectuels d’une portée souvent universelle.

 

HL - Qu'avez-vous pensé de l'exposition de manuscrits, lettres autographes, journaux d'époque et éditions originales organisée à l'Hôtel Littéraire Gustave Flaubert  : "Ivan Tourgueniev et ses amis français" ?

OG - Ce fut une très belle surprise! J’ai d’abord été profondément touchée par l’attention délicate d’avoir conçu une exposition spécialement destinée aux participants du colloque. Nous nous sommes sentis attendus, accueillis avec une véritable bienveillance, ce qui est toujours précieux.

Ensuite, en tant que spécialiste de Tourguéniev, j’ai été particulièrement émue de découvrir certaines pièces d’une valeur inestimable à mes yeux. Je pense notamment à l’édition de Dimitri Roudine que Tourguéniev envoya à Flaubert comme premier témoignage de leur amitié naissante. Imaginer que ce même volume fut le point de départ d’une relation humaine et littéraire aussi riche que celle qui lia Flaubert et Tourguéniev pendant plusieurs années est profondément émouvant.

J’ai également été sensible à la manière dont les différentes vitrines mettaient en lumière les relations de Tourguéniev avec George Sand, avec les époux Viardot, avec Maupassant. Cette mise en perspective était parfaitement en accord avec l’esprit du colloque. L’ensemble des participants a énormément apprécié cette exposition d’ailleurs.

Je tiens donc à vous remercier chaleureusement de l’avoir organisée. Elle a constitué une expérience précieuse, marquante, et assurément inoubliable.

 

HL - Quels sont vos projets de travaux et d'écriture autour de Tourgueniev pour les prochaines années ?

OG - Les projets ne manquent pas — bien au contraire: j’en ai déjà plusieurs en cours et bien d’autres encore à l’esprit! En ce moment, je m’attelle notamment au déchiffrement de l’inventaire après décès de Tourguéniev, établi entre 1883 et 1885. Il apporte un éclairage nouveau, parfois surprenant, sur l’organisation de la demeure de Tourguéniev à Bougival et nous invite à revoir certains aspects de notre perception de son cadre de vie.

Je poursuis parallèlement une réflexion approfondie sur les multiples échos et parallèles entre l’œuvre de Tourguéniev et celle de ses contemporains français, tels que Mérimée ou encore Flaubert. Plusieurs projets de livres prennent également forme — notamment autour de ce que l’on pourrait appeler «l’Europe de Tourguéniev» — mais je préfère, pour l’instant, garder une part de mystère.

Surtout, je conçois l’ensemble de ces travaux dans un esprit de collaboration étroite avec des collègues russes, français et européens. Tourguéniev avait l’intuition juste: tisser des liens, favoriser les échanges et les connexions est LA bonne façon de procéder. Il nous a légué un admirable modèle de vie intellectuelle fondée sur le réseau — à la fois professionnel et amical. J’essaie, à mon tour et à ma modeste échelle, de suivre son exemple en partageant ces projets avec des chercheurs en France, en Belgique, en Italie, en Pologne, au Canada, en Russie, et ailleurs encore.

Je vous dis donc: à très bientôt, pour de nouvelles et belles aventures.

Propos recueillis par Hélène Montjean

Site officiel – Tous droits réservés © Société des Hôtels Littéraires 2026 - Réalisation du site : Agence WEBCOM