George Cattaui et Robert Debré, des messagers de Proust auprès du général de Gaulle
Par Jacques Letertre
Les années de Gaulle furent les grandes années de l’envol de Proust comme le rappelle Antoine Compagnon dans son livre : 1966, année mirifique (Gallimard, 2026).
Tout avait vraiment commencé avec le « Portrait souvenir » de Roger Stéphane diffusé le 11 janvier 1962. C’est pendant cette même année 1962, par un décret du 13 avril, que l’État autorise l’acquisition des archives de la famille Proust. En raison de la somme rondelette dépensée et du caractère très monarchique des débuts de la Vème, on imagine mal le général n’ayant pas été tout au moins consulté.
C’est cette même année que Robert Debré édite la plaquette dont nous avons parlé le mois dernier sur ce blog : https://www.hotelslitteraires.fr/chroniques/la-vie-de-marcel-proust-fut-une-longue-maladie-par-jacques-letertre-11822
Parmi les premiers destinataires, figurait le général de Gaulle. À la suite de cet envoi, le 19 avril 1963, il répondit par ces mots :
« Mon cher maître,
Votre opuscule sur Marcel Proust, ses sommeils et ses rêves m’a beaucoup intéressé. Le grand médecin, le penseur et l’écrivain que vous êtes, fait comprendre, plaindre et admirer l’hypnose, les hâtes, les angoisses de ce génie et cette vie commune de de la création littéraire et de la souffrance.
Laissez-moi vous en dire mon bien sincère compliment.
Merci également de m’avoir adressé le texte des discours, notamment du vôtre, prononcés lors de la remise de votre épée.
Veuillez croire, mon cher maître, à mes sentiments fidèlement dévoués.
Charles de Gaulle »
Ce rythme ternaire est-il une reprise du style de Chateaubriand ou, on voudrait tellement le croire, une allusion aux célèbres trois adjectifs de la vieille marquise de Cambremer dans Sodome et Gomorrhe ?
Cette connaissance de Proust par de Gaulle n’est pas nouvelle puisque, onze ans auparavant, le général, par une lettre de novembre 1952 au grand proustien George Cattaui, le remerciait de son livre Marcel Proust et son temps, paru chez René Julliard.
Il lui parle du « drame de cet homme, plongée dans l’océan, de l’homme avec tout ce qu’il leur tire de trésor et de souffrance…. Mais comment faire le compte de ce que pour ce prix-là, Marcel Proust a donné ? ».
L’ouvrage sera suivi en 1954 de l’envoi de L’amitié de Proust, chez Gallimard.
Il y a tout lieu de penser que le grand gaulliste qu’était Cattaui avait envoyé l’ensemble de ses livres sur Proust et ainsi renforcé la connaissance de l’œuvre de Proust par le général.
C’est ce même Cattaui qui traduira le Marcel Proust de George Painter pour une parution en pleine période gaulliste en 1966, suivant de peu la parution en poche de Du côté de chez Swann en 1965.
Même si l’inventaire (au demeurant souvent incomplet) de la bibliothèque du général ne contient aucune œuvre de Proust, les lettres à Cattaui et à Robert Debré éclairent d’un œil particulier la décennie gaulliste qui fut celle de la renaissance de Proust.
Jacques Letertre