MAISON LITTÉRAIRE GEORGE SAND •
George Sand et la défense du Patrimoine, par Jacques Letertre
En avance sur son temps, George Sand le fut pour les droits de la femme en se battant pour l’éducation des jeunes filles, pour l’égalité devant la loi, pour le statut de la femme mariée rabaissée par le Code civil, pour le statut des paysans et des ouvriers. Elle le fut également pour l’écologie en défendant entre autres la forêt de Fontainebleau.
On sait moins son rôle dans la sauvegarde du patrimoine et en particulier sur le fait que sans elle, nous ne pourrions pas contempler les merveilleuses tapisseries de la Dame à la licorne du Musée de Cluny, spécialement à l’honneur jusqu’au 12 juillet dans le cadre de l’exposition « Licornes »
« Mon seul désir », sixième tapisserie de la composition intitulée "La Dame à la licorne".
Renaissance française, Musée de Cluny
C'est à Boussac, village distant d’à peine 40 km de Nohant que débute cette aventure.
Lors d’une visite en 1835, George Sand découvre l’existence de ces tapisseries, alors au nombre de huit. Elle s’y rendait fréquemment puisque c’est là que son ami Pierre Leroux, un des précurseurs du socialisme français, avait installé l’imprimerie que George Sand soutenait financièrement.
Château de Boussac, dans la Creuse
Sand subventionnait également le journal « La Revue sociale » où elle écrivait et qui était publié à Boussac.
Pour l’essentiel, ces tapisseries dévorées par les rats étaient accrochées aux murs du château devenu sous-préfecture, puis mairie. Elles étaient exposées aux variations de température et d’humidité. Certaines pièces étaient cachées sous des boiseries ou du mobilier. Il semble même que plusieurs tapisseries aient été découpées et utilisées comme couvertures de charrette.
"Le Goût", 2e tapisserie de la composition intitulée "La Dame à la licorne".
Renaissance française, Musée de Cluny
En 1844, Sand publie d’abord en feuilleton dans le Constitutionnel puis en volume un délicieux roman « Jeanne », qui, à travers le destin d’une jeune paysanne, évoque de nombreuses légendes et curiosités de la région de Boussac, dont les tapisseries du château. C’est cette année là qu’elle rappelle à Prosper Mérimée l’existence de ces tapisseries auquel elle en avait déjà parlé en 1841.
Elle évoque dans ce roman : « la plus belle décoration de ce salon est sans contredit ces curieuses tapisseries énigmatiques que l’on voit aujourd’hui au château de Boussac. »
Sentant que seul un mouvement large d’opinion pouvait faire bouger les différentes administrations, elle publie un long plaidoyer dans « l’Illustration » du 3 juillet 1847 : « Un coin du Berry et de la Marche : les tapisseries du château de Boussac".
Elle parle alors de huit tapisseries et s’oppose à l’idée d’un transfert à Paris tout en demandant une restauration. La description est plus précise que dans le roman. L’imagination de George Sand l’a poussa à attribuer au prince turc Zizim et à sa suite la fabrication de cet ensemble à Aubusson lors de son exil :
« Le château est un joli monument du Moyen Âge, et renferme des tapisseries qui mériteraient l’attention et des recherches d’un antiquaire… J’ignore si quelque indigène s’est donné la peine de découvrir ce que représente ou ce que signifie ces remarquables travaux ouvragés, longtemps abandonnés aux rats, ternis par les siècles et que l'on répare maintenant à Aubusson, avec succès. Sur huit large panneaux qui remplissent deux vastes salles, on voit le portrait d’une femme, la même partout évidemment, jeune, mince, longue, blonde et jolie, vêtue de huit costumes différents tous à la mode de la fin du 15e siècle. Dans plusieurs de ses panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue et ténue dans son grand corsage et sa robe en gaine que la dame châtelaine, est représentée à ses côtés, lui tendant ici l’aiguière et le bassin d’or, là un panier de fleurs ou de bijoux …»
Elle reprendra ses descriptions de la Dame à la licorne dans le « Journal d’un voyageur pendant la guerre » chez Michel Lévy en 1871 :
« J’en profite pour regarder à loisir les trois panneaux de tapisserie du XVe siècle… la licorne est là, non, passante ou rampante comme une pièce d’armoirie, mais donnant la réplique presque la patte à une femme mince, richement vêtue qu’escorte une toute jeune fillette, tout aussi plate, et aussi mince que sa patronne… cette dame blonde est ténue et très mystérieuse, et tout d’abord, elle a présenté hier à ma petite fille, l’aspect d’une fée… »
Ce n’est qu’en 1861 que les tapisseries seront classées Monument historique (ce qui évite toute disparition ou découpe) et qu’en 1882 que la ville de Boussac (après avoir fait traîner la procédure), les vendra à l’Etat pour 25000 francs or. Elles ne sont plus alors qu’au nombre de 6 et le maire de Boussac, selon Mérimée, aurait fait part de ce que les deux tapisseries manquantes auraient été les plus belles et auraient été utilisés par l’ancien propriétaire pour en faire des tapis.
Le résultat de cette œuvre de sauvetage par George Sand arrivera trop tard puisqu'elle ne verra pas l’installation de la tapisserie, étant décédée en 1876.
Elle put toutefois se féliciter à temps du classement d'un ensemble rare de fresques romanes à l'église Saint-Martin de Vic, en Berry, datées de la fin du XIIe siècle. Découvertes par hasard en 1849 par l'abbé de la paroisse lors d'une restauration, Sand alerta aussitôt Mérimée et le classement intervint deux mois plus tard, en février 1850. Maurice exécuta les premiers croquis, et Sand finança des fouilles autour de l'église quelques années plus tard. Une toute récente restauration vient de rendre à ses fresques leur splendeur.
Scène du baiser de Judas lors de l'arrestation de Jésus, par le "Maître de Vic", église Saint-Martin de Vic, près de Nohant
Revoir les merveilleuses tapisseries que l’on a longtemps cru turques est un bonheur, d’autant plus grand qu’il va de pair avec une exposition très complète sur le mythe de la licorne à travers les âges au musée de Cluny.
Jacques Letertre