Henriette ou l’oubli, par Corinne Dromer
La vie effacée d'Henriette Nigrin Fortuny
Portrait d'Henriette Nigrin portant une robe Delphos et un foulard Knossos, par Mariano Fortuny
« Albertine écoutait avec une attention passionnée ces détails de toilette, ces images de luxe que nous décrivait Elstir.
« Oh ! je voudrais bien voir les guipures dont vous me parlez, c'est si joli le point de Venise, s'écriait-elle ; d'ailleurs j'aimerais tant aller à Venise !
- Vous pourrez peut-être bientôt, lui dit Elstir, contempler les étoffes merveilleuses qu'on portait là-bas. On ne les voyait plus que dans les tableaux des peintres vénitiens, ou alors très rarement dans les trésors des églises, parfois même il y en avait une qui passait dans une vente. Mais on dit qu'un artiste de Venise, Fortuny, a retrouvé le secret de leur fabrication et qu'avant quelques années les femmes pourront se promener, et surtout rester chez elles dans des brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait, pour ses patriciennes, avec des dessins d'Orient. »
Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs
Vittore Carpaccio, La rencontre des fiancés, (détail), cycle de "La Légende de Sainte Ursule", 1495. Venise, Gallerie dell'Accademia
Pour tout amoureux de Marcel Proust, Mariano Fortuny y Madrazo est un personnage incontournable de la Recherche ; il est aussi, éternellement, le créateur du manteau porté par Albertine le jour de sa disparition :
« C'était justement [le jour] où Albertine avait revêtu pour la première fois la robe de chambre bleu et or de Fortuny qui, en m'évoquant Venise, me faisait plus sentir encore ce que je sacrifiais pour Albertine qui ne m'en savait aucun gré. Si je n'avais jamais vu Venise, j'en rêvais sans cesse...
La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine me semblait comme l'ombre tentatrice de cette invisible Venise. Elle était envahie d'ornementation arabe comme Venise, comme les palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierre, comme les reliures de la bibliothèque Ambrosienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui signifient alternativement la mort et la vie, se répétaient dans le miroitement de l'étoffe, d'un bleu profond qui au fur et à mesure que mon regard s'y avançait se changeait en or malléable, par ces mêmes transmutations qui, devant la gondole qui s'avance, changent en métal flamboyant l'azur du Grand Canal.
Et les manches étaient doublées d'un rose cerise qui est si particulièrement vénitien qu'on l'appelle rose Tiepolo. »
Marcel Proust, La Prisonnière
"Mariano Fortuny peignant" - photographe inconnu (peut-être Henriette Negrin) vers 1930; © Contrasto
Un matin à Paris, je prends un café à l’Hôtel Littéraire Le Swann, avec mon amie Marcellita, une Américaine passionnante et passionnée de l’œuvre de Proust. Elle avait acquis en vente un magnifique manteau Fortuny d’époque, d’un jaune éblouissant et avait décidé de me le confier pour trois ans, à charge pour moi, en contrepartie, de raconter autour de moi, l’histoire d’Henriette Nigrin, compagne puis épouse de Mariano Fortuny, qui a joué un rôle central dans la création des tissus et plissés Fortuny et à développer l’entreprise mais oubliée par l’histoire.
Et ce matin-là, je lui promets mon aide ; ensemble, nous allons sortir Henriette de l’oubli !
Musée Fortuny à Venise
A Venise, la visite du Musée Fortuny, ancien palazzo Pesaro degli Orfei, où elle vécut pourtant plus de 60 ans, confirme l’effacement d’Henriette Nigrin, réduite à une « muse » ou une « collaboratrice » de Mariano Fortuny mais jamais comme une artiste, une merveilleuse créatrice des tissus qui ont fait la gloire de l’entreprise !
Henriette Nigrin est sans doute la victime de ce que l’on appelle “l’effet Matilda” en référence à la militante féministe américaine du XIXème siècle, Matilda Joslyn Gage. Celle-ci avait constaté que, trop souvent, des hommes s'attribuaient des contributions ou des réalisations de femmes scientifiques, en minimisant leur apport par des remerciements en note de bas de page, allant parfois jusqu’à l’effacement complet de leur nom dans les travaux.
On sait peu de choses sur son enfance ou son éducation. Henriette Nigrin, est née Adèle Henriette Elisabeth Nigrin, à Fontainebleau, le 4 octobre 1877. Elle est la fille de Frédéric-Albert Nigrin, restaurateur et gérant de la cantine de l'École d'Application de l'Artillerie et du Génie de Fontainebleau, et de Marie-Juliette Brassart. Elle grandit à Fontainebleau avec sa sœur Marie Léonie Elisabeth, de deux ans sa cadette.
On sait qu’elle épousa, le 12 janvier 1897, Jean Eusèbe Léon Bellorgeot, marchand de tableaux et lui-même peintre. Ils s’installèrent à Marlotte, village réputé depuis le XIXe siècle comme un lieu de villégiature pour les artistes en quête d'inspiration et on suppose que sa rencontre avec Mariano Fortuny remonte à cette période.
Henriette Nigrin portant un prototype de la robe Delphos, photographie de Mariano Fortuny, vers 1907-1909.
En juillet 1902, elle quitte son mari et s’installe avec Mariano à Venise. La légende raconte qu'elle y débarqua le 14 juillet 1902, le jour même de l'effondrement du campanile de la basilique Saint-Marc. Ils ne se marieront que 22 ans plus tard, le 29 février 1924.
Deux ans avant Henriette, Marcel Proust arrive à Venise en mai 1900. Au Palais Martinengo, il rend visite à Mme Cecilia Fortuny, mère de Mariano, grâce à son ami Reynaldo Hann, dont la sœur, Maria Hann a épousé l’oncle de Mariano Fortuny.
Intérieur du Musée Fortuny à Venise
Entre 1902 et 1906, le couple Fortuny vécut entre Venise et Paris, boulevard Berthier, où Fortuny avait installé un atelier pour approfondir ses travaux sur les systèmes d’éclairage dans le domaine du théâtre : « le Dôme Fortuny » (1).
Leur présence à Venise, au Palazzo Pesaro degli Orfei, devint plus fréquente à partir de 1907, date d'ouverture du premier laboratoire d’impression de tissu. À Venise, Henriette devint rapidement la figure de proue de l’atelier textile, non seulement sur le plan de la gestion, supervisant la fabrication des tissus et les relations avec les clients, mais aussi en développant des techniques innovantes pour l’impression des tissus ou la réalisation du fameux plissé Fortuny de la robe « Delphos ».
Lisa, Anna et Margot Duncan, filles adoptives d'Isadora Duncan, portant des robes Delphos de la Maison Fortuny. Photographie d'Albert Harlingue, vers 1920, © Albert Harlingue/Roger-Viollet, Paris, France, HRL-512376.
Ces robes de Fortuny, dont j'avais vu l'une sur Mme de Guermantes, c'était celles dont Elstir, quand il nous parlait des vêtements magnifiques des contemporaines de Carpaccio et de Titien, nous avait annoncé la prochaine apparition, renaissant de leurs cendres somptueuses, car tout doit revenir, comme il est écrit aux voûtes de Saint-Marc, et comme le proclament, buvant aux urnes de marbre et de jaspe des chapiteaux byzantins, les oiseaux qui signifient à la fois la mort et la résurrection…
[Ces robes] étaient plutôt à la façon des décors de Sert, de Bakst et de Benois, qui en ce moment évoquaient dans les Ballets russes les époques d'art les plus aimées, à l'aide d'œuvres d'art imprégnées de leur esprit et pourtant originales ; ainsi les robes de Fortuny, fidèlement antiques mais puissamment originales, faisaient apparaître comme un décor, avec une plus grande force d'évocation même qu'un décor, puisque le décor restait à imaginer, la Venise tout encombrée d'Orient où elles auraient été portées, dont elles étaient, mieux qu'une relique dans la châsse de Saint-Marc, évocatrices du soleil et des turbans environnants, la couleur fragmentée, mystérieuse et complémentaire.
Marcel Proust, La Prisonnière
Dans son autobiographie, Mariano Fortuny écrivit : « Ma femme et moi avons fondé un laboratoire d’impression au Palazzo Orfei, utilisant une méthode totalement inédite », reconnaissant ainsi la contribution essentielle d’Henriette à la création de l’atelier et au développement des techniques innovantes.
Henriette Nigrin dans son atelier du Palazzo Pesaro degli Orfei.
Durant ces premières années, ils expérimentèrent sans cesse ; ils imaginèrent ensemble le foulard Knossos et des capes en velours imprimé. Henriette créa également plusieurs coloris qu'elle rechercha et teignit elle-même. Dans le domaine de la mode et du textile, ils réalisèrent des avancées encore inégalées comme le plissage de la robe Delphos, créé par Henriette Nigrin :
Quand Fortuny féminise l’aurige de Delphes, dont il prolonge, en une traîne évasée la tunique un peu raide, quand il emprunte à la flore la forme d’une corolle ou d’un pétale, il est parfaitement libre de ses mouvements ; de même, la femme est enfin libre d’aller et venir, dans la soie plissée des robes « Delphos » où elle ondule en marchant, dans les satins, les mousselines, les crêpes et la gaze noire qui lui donne des ailes de chauve-souris, dans les velours qu’elle se contente de jeter sur ses épaules comme un manteau sans manche : elle est délivrée du corset qui la tenait captive, mais aussi de l’attitude artificielle, de la pose immobile dans laquelle les peintres avaient voulu l’éterniser.
Gérard Macé, Le Manteau de Fortuny.
Dans une note en marge concernant le brevet de 1909 pour le système de plissage des robes Delphos, Mariano écrivait notamment : « Ce brevet est la propriété de Madame Henriette Brassart, qui en est l’inventrice. Je l’ai déposé à mon nom en raison de l’urgence. » On peut signaler, de façon inattendue, l’utilisation du nom Brassart, nom de jeune fille de la mère de Henriette.
Henriette elle-même revendiquait la création du système dans une lettre à son amie américaine Elsie McNeil (2) après le décès de son mari : « Concernant le Delphos, après mûre réflexion, (…) j’ai pris la décision irrévocable d’arrêter la production commerciale desdites robes. Considérant que ces robes, plus encore que beaucoup d’autres, sont ma propre création, je souhaite qu’elles ne soient pas reprises par d’autres, et par conséquent, l’activité Delphos doit cesser. »
Elle dirigea l’atelier de couture du Palazzo Orfei tandis que Mariano développait l'activité textile de son usine de la Giudecca. Leur succès fut quasi immédiat, avec des boutiques à Paris, Londres et New York. Nombre de créations d'Henriette furent remarquées par la critique mais ont été le plus souvent attribuées à Mariano.
Après la mort de son mari, le 2 mai 1949, Henriette céda l’usine de la Giudecca à Elsie McNeil ; elle arrêta également la production des robes. Désignée par Mariano comme son unique héritière, elle consacra les dernières années de sa vie à perpétuer le souvenir de son mari et à réaliser ses dernières volontés.
Après avoir achevé le réarrangement des lettres, documents, photographies et coupures de presse, elle en confia la garde à son amie Angela Mariutti de Sánchez Rivero. L'œuvre de l'artiste est aujourd'hui conservée à la Bibliothèque nationale Marciana de Venise.
En 1953, conformément aux souhaits de son époux, Henriette offrit le palais, désormais appelé Pesaro-Fortuny, au gouvernement espagnol, qui dut décliner l'offre en raison des coûts élevés d'entretien. La propriété fut ensuite donnée à la Ville de Venise en 1956.
À l'âge de quatre-vingt-sept ans, entourée de ses fidèles Clara Pravato et Antonia Piovesan, deux des dernières ouvrières de l'atelier textile, Henriette Nigrin Fortuny s'éteignit au Palazzo Pesaro degli Orfei le 16 mars 1965.
Après les obsèques, célébrées en l'église San Luca le 18 mars, sa dépouille fut transférée à Rome pour être inhumée dans le caveau familial, auprès de son époux Mariano.
Chère Marcellita, merci de m’avoir fait connaitre Henriette et son talent oublié !
Corinne Dromer
(1) Mariano Fortuny a révolutionné l’éclairage théâtral en créant, à la fin du XIXe siècle à Venise, « Le Dôme Fortuny ». Ce système utilisait un dôme en fer et tissu en quart de sphère couvrant la scène, combiné à des lampes, bandes de soie rotatives, miroirs et projecteurs pour diffuser une lumière indirecte et homogène. Après son essai à La Scala de Milan en 1900 pour Tristan et Isolde, le système d’éclairage Fortuny a été adopté par plusieurs théâtres européens majeurs au début du XXe siècle.
(2) Elsie McNeill a été, à partir de 1927, la distributrice exclusive des tissus Fortuny aux États-Unis à partir de 1927, lançant ainsi la marque aux États-Unis via sa boutique à New York, au 509 Madison Avenue. Elle a contribué à la renommée mondiale des tissus Fortuny. Après la mort de Mariano Fortuny en 1949, elle reprit l’usine de la Guidecca, pendant plus de 40 ans.