SÉLECTION

"Jacques Borel et Proust", par Jacques Letertre

Pour les Verlainiens, Jacques Borel est l’éditeur des œuvres poétiques complètes dans la collection de la Pléiade. Pour ses contemporains, il fut un professeur d’anglais puis un attaché culturel à l’ambassade de France en Belgique. Quant au poète et romancier, il est bien oublié.

  Qui se souviendrait de son premier roman “L’Adoration », pourtant récompensé par le prix Goncourt, si Antoine Compagnon dans son livre “1966, année mirifique” (Gallimard, 2026) n’avait souligné que : « Le prix Goncourt avait été attribué en 1965 au roman le plus proustien depuis 1919 ou du moins à un gros roman de plus de six cents pages, unanimement qualifié de proustien ».

 

Verlaine au café François Ier photographié par Dornac pour sa série «Nos Contemporains chez eux». (Dornac/Bridgeman Images)

Jacques Borel, quand il publie ce premier gros livre, n‘est plus un adolescent ; il a la quarantaine et va raconter dans un récit au long cours - le manuscrit avait plus de mille pages - ce que Le Monde en 1965 appelait un Bildungsroman.

C’est en fait toute son œuvre aujourd’hui bien délaissée que l’on pourrait qualifier de proustienne. Largement autobiographiques, ses différents livres se sont attachés à explorer la mémoire, le temps, l’enfance, et ce dans un style peuplé de phrases longues, abondantes en subordonnées qui amènent, après bien des détours, à une confession sur l’enfance. Même voix à la première personne, même introspection systématique.

« L’Adoration » n’échappe pas à ces règles proustiennes de base. Si le début de l’enfance est heureuse - Mazerme tient lieu de Combray -, les années parisiennes sont celles de la déchéance, de la mauvaise conscience et d’une relation dévorante et tragique avec sa mère. Comme chez Proust, on trouve une grand-mère lettrée, une mère fragile et un narrateur hypersensible, des insomnies, la difficulté de se mettre au lit dans un lieu étranger. Mais la ressemblance ne va pas au-delà.

Point de peinture sociale, pas de Guermantes, de Verdurin, de Grand Hôtel de Balbec. Point, et c’est sans doute mon plus grand regret, de cet humour qui est une des bases du récit proustien. Point de souci chronologique ; au contraire, beaucoup de retours en arrière, d’anticipation, de flash-back.

Comme le disait en 1965, Le Monde : « Le style de Monsieur Borel n’a que rarement la valeur de suggestion poétique [de Proust] : viril, abstrait et logique, les charmes delà couleur et de la musique lui font généralement défaut… ».

 

Le roman avait été couvert d’éloges par la presse et donné très tôt comme favori au Goncourt. Et pourtant, ses rééditions furent très limitées et son passage en livre de poche anecdotique.

Le Monde, lors de la mort de Jacques Borel, sous la plume d’Hugo Marsan le 2 octobre 2002, souligne les excès du coté autobiographique de l’œuvre. Chaque détail du livre est la copie conforme de la vie de l’auteur : Borel est également orphelin de père. Il a été élevé en province par sa grand-mère, il a affronté la déchéance sociale de sa mère pour aboutir à la fin à la mort de celle-ci, comme dans le livre, à la mort dans un hôpital psychiatrique.

 

C’est en 1972 que Jacques Borel rendra un hommage encore plus appuyé à Proust en publiant chez Seghers dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » un ouvrage sobrement intitulé Marcel Proust, ce qu’il soulignera encore en publiant en 1975 un « Proust et Balzac » chez José Corti.

Jacques Letertre

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