"La révélation d’un héros de la Grande Guerre, ami inconnu de Proust », par Thierry Laget
Marcel Proust au service militaire, en 1889-1890, à Orléans
Visage allongé, cheveux châtains, yeux gris, Jean Ythier mesure un mètre quatre-vingts, ce qui, d’après un journaliste qui l’a connu, lui confère une « haute et fine silhouette », une « physionomie à la fois pensive et volontaire ».
Le même témoin ajoute : « Parti comme sergent en août 1914, ce dilettante, enclin à la douceur, avait conquis tous ses grades dans la mêlée brutale des combats, à la pointe de l’épée — très exactement — ; ses blessures, l’écarlate et les palmes qui ornaient sa tunique, en étaient un glorieux témoignage. […] Mais si beaucoup se souviennent de l’homme un peu hautain et cependant si courtois, peu ont eu la bonne fortune d’apprécier la délicatesse de son esprit d’une culture très française ; Ythier était un peu farouche[1]. »
Il naît à Cahors le 25 mars 1884. Sa mère est fille d’un pharmacien et son père, alors professeur de philosophie au lycée de la ville, sera nommé, trois mois plus tard, censeur des études à l’école Monge de Paris. Rachetés par l’État, les bâtiments de cet établissement libre mais laïque deviendront en 1894 ceux du lycée Carnot, et Ythier père renouera alors avec l’enseignement au collège Chaptal.
En 1903, son fils, élève de l’École des langues orientales vivantes, souscrit un engagement volontaire de trois ans. D’après la loi du 15 juillet 1889, en temps de paix, après un an de présence sous les drapeaux, les élèves de cette école « sont envoyés en congé dans leurs foyers, sur leur demande, jusqu’à la date de leur passage dans la réserve ». Il n’accomplira donc qu’une année de service effectif tout en gravissant quelques échelons : caporal en 1904, sergent en 1905.
Cependant, entré à l’École coloniale en 1903, il en sort en 1906 major général de sa promotion, titulaire d’un diplôme d’élève breveté pour la langue annamite. Il obtient aussitôt un poste de rédacteur au ministère des Colonies et alterne ensuite périodes dans l’administration centrale et séjours à Saïgon, où il est attaché au cabinet du gouverneur général de l’Indochine. À Paris, d’octobre 1912 à janvier 1913, il fait partie du cabinet du ministre de l’Intérieur, puis, de janvier à décembre 1913, il est chef du secrétariat particulier du ministre des Colonies.
Mobilisé en août 1914, incorporé au 31e régiment d’infanterie de Melun, il est sous-lieutenant en 1912, lieutenant le 11 octobre 1915, capitaine le 25 mars 1916[2]. Enfin, le 21 janvier 1917, il est versé dans l’infanterie coloniale en Indochine, appelé par Albert Sarraut, qui vient d’être nommé gouverneur général[3] : la vareuse de drap blanc qu’il porte sur les trois photographies insérées dans l’exemplaire de Du côté de chez Swann que lui a dédicacé Proust est la tenue de ville ou de cérémonie en usage à Saïgon.
PROUST, Marcel (1871-1922), À la Recherche du temps perdu. Du côté de chez Swann. Paris, Bernard Grasset, 1914 (achevé d’imprimer le 8 novembre 1913).
Édition originale, exemplaire du premier tirage.
Précieux exemplaire enrichi d’un long envoi autographe signé de l'auteur : "A Monsieur / Le Lieutenant Ithier / j’offre ces pages enorgueillies / d’être pour quelques jours / admises dans la société / d’un héros et d’un sage / Marcel Proust / Janvier 1916".
En face de l’envoi, collées au verso de la couverture, se trouvent trois petites photographies originales (24 x 18 mm) avec le portrait du destinataire en uniforme de gala.
Démobilisé en février 1919, il retourne dans l’administration comme sous-chef de bureau au ministère des Colonies, puis chef adjoint du cabinet du ministre de l’Intérieur et commissaire général adjoint de l’exposition coloniale qui devait se tenir à Marseille en 1922. Mais Ythier ne s’est jamais vraiment remis des épreuves de la guerre, car il meurt — célibataire — à trente-six ans, le 5 septembre 1920, au domicile de sa mère, à Castelfranc (Lot). Un administrateur du ministère des Colonies qui l’a bien connu écrit : « Jean Ythier qui s’était conduit héroïquement pendant la guerre et avait dépensé ses forces sans compter, est mort prématurément, en 1920. C’était une belle âme et un esprit d’une rare finesse[4]. »
Dans son envoi autographe, Proust s’adresse également à lui comme à « un héros ». C’est qu’Ythier a été cité à l’ordre du jour de son régiment, le 1er mars 1915, pour sa conduite lors des combats de la croupe des Morissons : « A résisté victorieusement pendant quarante-huit heures, avec la compagnie qu’il commandait, aux violentes attaques d’infanterie et d’artillerie de l’adversaire, très supérieur en nombre, et lui a infligé des pertes considérables. A électrisé sa compagnie par sa bravoure et ses encouragements et a donné à tous un bel exemple de vaillance française. »
Ce que Proust ne peut savoir, c’est qu’Ythier, constant dans son héroïsme, s’illustrera encore le 11 octobre 1916, où il sera cité à l’ordre du 15e corps d’armée : « S’est affirmé depuis le début de la campagne comme un officier de haute conscience plaçant le devoir au-dessus de tout. Montra en janvier 1915 dans la défense d’une position des plus importantes contre des forces très supérieures en nombre une ténacité extraordinaire qui lui valut avec le succès la reconnaissance et l’admiration de tous. S’est distingué encore pendant la période du 13 au 21 septembre 1916 en assurant sous les obus et les balles des mitrailleuses à travers les nappes de gaz asphyxiants et malgré des difficultés inouïes le capital en procurant aux bataillons au cours d’une violente contre-attaque ennemie le 20 septembre 1916 l’approvisionnement de munitions qui leur était indispensable. »
Enfin, il sera cité à l’ordre du régiment le 8 novembre 1916 : « A donné pendant la période du 8 au 16 octobre 1916 comme officier adjoint au chef de corps de nouveaux témoignages d’un courage et d’un sang-froid maintes fois éprouvés. Blessé le 12 octobre 1916 au cours d’un violent bombardement, a refusé de se laisser évacuer continuant d’assurer son service jusqu’à la relève du régiment. » Les médecins diagnostiqueront une « plaie par éclat d’obus » dans la région tibiale antérieure, une « fatigue générale » et une « anémie très accentuée ». Il est fait chevalier de la Légion d’honneur le 25 décembre 1916, avec cette mention : « donne depuis le début de la campagne un bel exemple de courage, de dévouement et d’entrain. Deux blessures[5]. » Sur les trois portraits photographiques, il arbore la Légion d’honneur et la Croix de guerre avec palme et deux étoiles (or et bronze).
Proust tient aussi Ythier pour « un sage ». C’est que, en 1916, celui-ci publie un volume hors commerce, Maximes pour tous les jours. Il faut imaginer qu’il a offert un exemplaire de ce livre à Proust, qui lui répond par l’envoi de Du côté de chez Swann. Cet ouvrage est absent des bibliothèques publiques, mais nous connaissons quelques-unes des maximes d’Ythier grâce au livre de Louis Cario et Charles Régismanset[6], La Pensée française, Anthologie des auteurs de maximes du xvie siècle à nos jours. Elles témoignent, comme le genre l’exige, d’un esprit caustique et mélancolique. « Ce n’est pas la pipe qui est bonne. C’est la vie qui est mauvaise. » « Il faut n’avoir pas vu l’âpreté avec quoi le bourgeois français défend le droit que lui confère son numéro d’omnibus pour supputer l’avènement d’une ère de tolérance et d’esprit philosophique. » « À tâcher en vain de boutonner un faux-col, quel honnête homme ne s’est pas senti l’âme d’un sauvage ? » « C’est folie que d’aimer, à moins que d’aimer à la folie ! »
Reliée avant le titre se trouve une note manuscrite, copie d’un texte de Léon Daudet évoquant Marcel Proust paru dans Salons et Journaux :
"Vers 7h1/2 arrivait (…) un jeune homme pâle, aux yeux de biche, suçant ou tripotant une moitié de sa moustache brune et tombante, entouré de lainages comme un bibelot chinois… C’était Marcel Proust ».
Comment Proust et Ythier sont-ils entrés en relation ? Se sont-ils seulement rencontrés ? Sur une page du volume dédicacé par Proust, on déchiffre, inscrits au crayon, les mots « Vauquois, janv. 1916 ». Serait-ce l’endroit où Ythier a lu Du côté de chez Swann ? À l’époque, il est lieutenant au 31e régiment d’infanterie, positionné dans les tranchées au pied de la fameuse « butte de Vauquois », à vingt-cinq kilomètres de Verdun, objectif stratégique majeur qui, pendant toute la durée du conflit, subit attaques à la baïonnette, contre-attaques au lance-flammes, bombardements et guerre de mines. Mobilisé dans le même régiment, participant, du 12 février 1915 au 2 août 1916, à la même interminable bataille, Reynaldo Hahn compose sur place la mélodie Aux Morts de Vauquois sur des vers du caporal Louis Houzeau (Louis Hennevé)[7]. Yvonne Sarcey a brossé son portrait en 1923 : « Tout le 31e […] se souvient avec émotion de ce compagnon séduisant, ironique, brillant, et qui, une éternelle cigarette aux lèvres, écoutait la musique des obus et, aux jours d’accalmie, réjouissait quelquefois le cantonnement de concerts inoubliables. Tous les soldats du 31e sifflaient la marche qu’il composa pour le régiment, et peut-être laissèrent-ils tomber une larme, le jour qu’ils entendirent la belle page écrite Aux Morts de Vauquois[8] ». Dans un article sur « L’Indochine et la Paix » qu’il publie dans Les Annales politiques et littéraires du 27 juillet 1919, Ythier évoque la musique qui résonne, le soir, autour des villas du faubourg de Saïgon : on perçoit, écrit-il, « tout parés de la grâce qu’y aura répandue la nuit exotique, les accents affaiblis d’une Arabesque de Debussy, ou d’une Chanson Grise de Reynaldo Hahn[9]… » Le clin d’œil à son ancien frère d’armes paraît évident.
Partition de Reynaldo Hahn
Mais il est peut-être un second point de contact entre Marcel Proust et Jean Ythier. Robert Proust, frère de Marcel, est détaché à l’ambulance 4/55 depuis novembre 1914, opérant les blessés sous le feu de l’ennemi. Sa présence à Vauquois est attestée le 28 février 1915[10], lors d’une attaque qui devait permettre de reprendre une partie de la butte aux Allemands. Les deux hommes se seraient-ils rencontrés à cette occasion ? Ythier a-t-il reçu sa première blessure à Vauquois ? A-t-il été soigné par le docteur Proust ?
Dans un cahier de brouillon, Proust évoque « ce que R. m’a dit de Vauquois[11] ». Ce « R. » est-il Robert, comme le suppose l’édition de la Pléiade[12], ou Reynaldo, comme nous inclinerions à le croire ? Sans doute Marcel se rappelle-t-il que le frère d’Odilon Albaret est tué lors de la même bataille[13]. Et peut-être Jean Ythier est-il aussi présent à sa pensée lorsqu’il écrit, dans Le Temps retrouvé, que Brichot ne cesse de répéter « que les Thermopyles, qu’Austerlitz même, ce n’était rien à côté de Vauquois[14] ». Quoi qu’il en soit, la dédicace de Du côté de chez Swann est un hommage de Proust à un soldat qui lira son roman dans les tranchées et qui témoigne pour tous les morts de Vauquois.
« Il n’est pas besoin d’une pierre
Aux lieux où reposent nos morts.
Notre cœur est leur cimetière
Qui garde, vivant reliquaire,
Leur souvenir comme un trésor[15]. »
Reliure de l'atelier Laurenchet : demi-maroquin noir, dos à nerfs, tête doré, couverture et dos.
[1] G. G., « Notes et documents. L’Indochine et la Paix », Revue indochinoise, nouvelle série, t. XXXIII, nos 1-2, janvier-février 1920, p. 147.
[2] Fiche matricule, D4R1 1286, Ythier, Jean François Paul, 1484, archives de Paris.
[3] Voir Jean Ythier, « L’Indochine et la paix », Les Annales politiques et littéraires, 27 juillet 1919, p. 81-86.
[4] Louis Cario et Charles Régismanset, La Pensée française, Anthologie des auteurs de maximes du xvie siècle à nos jours, Mercure de France, 1921, p. 421. C’est, ici, Régismanset qui tient la plume.
[5] Journal officiel de la République française, Lois et décrets, 2 janvier 1917, p. 55. Son dossier dans la base de données Léonore des Archives nationales (dossiers nominatifs des récipiendaires de la Légion d’honneur) contient une page de son écriture : c’est la même main qui a recopié le texte de Léon Daudet encarté dans le volume que lui dédicace Proust et tiré des Salons et journaux. Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux de 1880 à 1908, 4e série, Nouvelle Librairie nationale, 1917, p. 298-299.
[6] Charles Régismanset (1877-1945), haut fonctionnaire, a travaillé avec Ythier au cabinet du ministre des colonies en novembre 1910 (voir Journal officiel de la République française, Lois et décrets, 8 novembre 1910, p. 9123). Par ailleurs romancier, poète, philosophe, critique littéraire, il donne des articles à La Dépêche coloniale, où il publie plusieurs comptes rendus enthousiastes des livres de Proust. Proust l’en remercie dans une lettre du 14 octobre 1921 (Correspondance de Marcel Proust, t. XX, p. 494). Notons que, dans un article de La Dépêche coloniale du 21 septembre 1919, Régismanset cite le texte de Daudet que recopie Ythier.
[7] Philippe Blay, Reynaldo Hahn, Fayard, 2021, p. 350-351 et 356.
[8] « Les Œuvres de M. Reynaldo Hahn », Conferencia, Journal de l’Université des Annales, n° 24, 1er décembre 1923, p. 574.
[9] « L’Indochine et la paix », art. cit., p. 86.
[10] Voir Marcel Proust : Collection Patricia Mante-Proust, Sotheby’s, Paris, 31 mai 2016, lot 179, p. 53.
[11] Cahier 74, Bibliothèque nationale de France, NAF 18324, f° 99 v°.
[12] À la recherche du temps perdu, Pléiade, t. IV, n. 2 de la p. 775.
[13] Lettre à Céleste Albaret, 21 avril 1915, Corr., t. XIV, p. 107-108.
[14] À la recherche du temps perdu, t. IV, p. 358.
[15] Louis Houzeau, Aux Morts de Vauquois.