• Marcel Aymé et l'affaire Violette Nozière • , par Michel Lécureur

HÔTEL LITTÉRAIRE MARCEL AYMÉ

"Marcel Aymé et l'affaire Violette Nozière", par Michel Lécureur

Marcel Aymé n'a jamais prononcé ni écrit la célèbre formule des féministes : "Balance ton porc". Toutefois, il aurait pu le faire lors de l'affaire Violette Nozières, en 1933-1934. À cette époque, il donnait des articles à l'hebdomadaire politico-littéraire Marianne, fondé par Gaston Gallimard, et s'était intéressé à l'arrestation et au procès de la jeune femme.

Elle était âgée de 18 ans en 1933 quand elle fut accusée d'avoir empoisonné son père et tenté de faire subir le même sort à sa mère. Elle se défendit en déclarant que son père avait abusé d'elle depuis l'enfance, mais elle fut condamnée à mort.

Cette affaire fit grand bruit, au point que les milieux littéraires et artistiques s'en mêlèrent. Les surréalistes lui consacrèrent tout  un ouvrage abondamment illustré par des célébrités comme Salvador Dali et Louis-Ferdinand Céline prit parti en sa faveur dans La Revue anarchiste du 18 octobre 1933.

Marcel Aymé, lui, revint à trois reprises sur le cas de Violette Nozières. Tout d'abord, le 27 novembre, peu après son arrestation, il dénonça le comportement d'André de Pinguet, l'un de ses amants, qui l'avait livrée à la police. Déjà, un autre écrivain, Drieu La Rochelle lui avait reproché son manque d'élégance et il avait cru bon de répondre: "J'ai fait arrêter Violette Nozières qui était deux fois parricide et de plus, paraît-il, atteinte d'une maladie spéciale [syphilis]: cela  sans idée intéressée ni au point de vue pécuniaire, ni au point de vue publicitaire." Dans un premier article, tout en prenant ses distances avec André de Pinguet, qu'il présente comme un "détective amateur", Marcel Aymé reconnaît ne pas bien connaître l'affaire. Il se borne donc à rapporter les prétendus propos d'un homme de lettres un peu âgé qui avait déclaré : "De mon temps, un Monsieur ne se prêtait pas à ces sortes de besogne. Il faut dire que nous étions plus prompts à nous indigner que les jeunes gens d'aujourd'hui."

Violette Nozière, l’empoisonneuse parricide © ARTE

         Mais, après la proclamation du verdict, Marcel Aymé déversa toute sa rancœur à l'encontre des juges et de la justice. "Des juges, cambrés de fausse pudeur et peureux de toucher au fond des débats, un jury congestionné par l'envie de faire plaisir à une foule carnassière, ont condamné à mort une fillette de dix-neuf ans."

Quelques lignes plus loin, il attribue "une conscience de ruminants" et "des mines de chat pissant dans la braise" aux juges et aux jurés. Il dénonçait l'hypocrisie de la société en général pour qui "l'inceste est une invention gracieuse de la mythologie, un thème de tragédie grecque, une friandise en tout bien tout honneur pour les lettrés et les honnêtes gens". Il s'en prenait aussi aux journaux dits "avancés" pour qui, "la victime, mécanicien aux chemins de fer, était un travailleur, je veux dire un honnête travailleur, car les deux mots sont inséparables. Or, un honnête travailleur ne couche pas avec sa fille, c'est bien connu."

Il estimait que "les chances d'un inceste étaient à peu près de cinquante pour cent et c'est beaucoup trop pour que l'accusée n'ait pas été acquittée au bénéfice du doute. Si les juges, atterrés comme une vieille douairière qui reçoit une obscénité dans son cornet acoustique, ne s'étaient pas bouché pudiquement les oreilles et si une marge convenable avait été laissée aux responsabilités de la victime, les choses devenaient tout autres pour Violette Nozières."

         Et le tribun poursuivait en généralisant et en dénonçant l'une des tares de la société de son temps. "Nous avons assisté pour notre édification, à une condamnation de principe, qui fait suite à des acquittements scandaleux dont les tribunaux, en ces dernières années, ont fait bénéficier tant de parents coupables d'avoir assassiné leurs enfants en leur infligeant d'ignobles tortures." La sentence finale tombait alors sans appel: "En condamnant Violette Nozières sans vouloir entendre parler d'inceste, de même qu'en acquittant des parents meurtriers, le tribunal s'est montré fidèle à l'une de ses plus chères traditions. Il a voulu affirmer  le droit du père à disposer absolument de ses enfants, tout compris: droit de vie et de mort, et droit de cuissage aussi."

         Enfin, le 19 novembre 1934, Marcel Aymé attaqua directement le Président de la République, Albert Lebrun: "Nous apprenons par les journaux que le pourvoi de Violette Nozières a été rejeté. Il manquait au palmarès une enfant de dix-neuf ans."

Les dernières lignes de l'article tentaient une ultime démarche: "Il faut que le président de la République fasse violence, une fois pour toutes, à ses penchants. Il paraît d'ailleurs qu'il n'est pas si méchant homme que craintif. Son extrême rigueur à l'égard des assassins serait motivée par le souci égoïste qui lui vint à considérer le sort de son prédécesseur. [Paul Doumer, assassiné en 1932]. Après tout, ces mouvements de la guenille sont très défendables, il est seulement dommage que le calcul y soit si apparent. Mais prions bien humblement M. le président qu'il fasse grâce à Violette Nozières. On ne dira pas que c'est faiblesse, mais simple justice."

Violette Nozière lors du procès

         En définitive, à la fin de 1934,  la peine initiale fut commuée en travaux forcés à perpétuité. En 1942, le Maréchal Pétain la transforma en douze ans de travaux forcés. Libérée en août 1945, Violette Nozières fut graciée par le Général de Gaulle au mois de novembre suivant. Le 13 mars 1963, elle obtint même sa réhabilitation et mourut trois ans après, le 26 novembre 1966.

En dénonçant l'inceste, Marcel Aymé s'en était pris à l'un des fléaux de nos sociétés dont on peut se demander si elles en sont désormais débarrassées.

 

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Les articles de Marcel Aymé ont été repris en 1989 dans Du côté de chez Marianne (Gallimard).

 

        Michel Lécureur,

        Maître de Conférences

 

 

 

 

        

 

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