"Proust en soutane" - Entretien avec Thierry Laget
Thierry Laget vient de publier un nouveau livre aux éditions Fario intitulé "Proust en soutane".
Une enquête littéraire mêlée d'un petit roman, qui ressuscite la figure de l'abbé Vignot, célèbre prédicateur de son temps, et sa relation intellectuelle et artistique avec l'auteur d'À la Recherche du temps perdu.
Entretien avec Jacques Letertre, président de la Société des Hôtels Littéraires.
JL- Qui est ce mystérieux abbé Vignot dont vous dites qu’il fut « l’égal en son temps de Bossuet, Bourdaloue et Massillon » ?
TL - L’abbé Pierre Vignot (1858-1921) est l’un des grands orateurs sacrés de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Natif de Joigny, dans l’Yonne, orphelin à deux ans, il est élevé par une grand-mère très pieuse qui le met sur le chemin du séminaire. Étrangement, c’est la musique de Mozart — notamment une représentation de Don Giovanni — qui décide de sa vocation. Il est ordonné prêtre à Rome en 1884 et choisit de se consacrer à l’enseignement. Mais le contact avec les autres professeurs ne lui plaît guère, et il devient ensuite prédicateur itinérant.
Il se spécialise dans les conférences et les prêches de Carême, très en vogue à l’époque. Il s’adresse de préférence aux jeunes gens de la noblesse et de la haute bourgeoisie, pour leur indiquer quels sont les devoirs qui incombent à la classe dirigeante. Mais il n’est pas un prêtre mondain comme pouvait l’être l’abbé Mugnier. Il s’inscrit plutôt dans le courant du catholicisme social, qui considère que la charité ne suffit pas, qu’il faut modifier les structures de la société pour que triomphe un christianisme réellement attentif aux pauvres. Il lui arrive de citer Nietzsche et Marx.
Portrait de l'abbé Mugnier par la Comtesse Greffulhe - Musée Carnavalet
Sa parole joue sur la psychologie de ses auditeurs, et c’est pourquoi on le surnomme le « Bourget de la chaire », en référence à Paul Bourget, auteur de romans psychologiques. Ses prêches sont recueillis, publiés, lus par des écrivains qui admirent sa plume : Charles Du Bos, Louis Gillet, Jules Lemaitre, Edmond Rostand et… Marcel Proust, qui souhaitera le voir entrer à l’Académie française.
Comme il n’est attaché à aucune cure, même s’il est chanoine de Notre-Dame de Paris, il entreprend de longs et lointains voyages, pour admirer les paysages, les musées, les sites archéologiques, les lieux de pèlerinage. On peine à le suivre autour de la Méditerranée, en Italie, en Grèce, en Syrie, en Égypte, en Palestine — puis en Allemagne, en Hollande, en Angleterre. Il sillonne l’Amérique du Nord d’une côte à l’autre, s’aventure jusqu’à la frontière mexicaine. Des foules immenses se déplacent pour assister à ses prédications. À Montréal, il défend la langue et la culture des autochtones. Les journaux publient sa photographie comme celle d’un grand personnage.
JL- Dans quelles circonstances Proust a-t-il écouté ses sermons ?
TL - Pendant plusieurs années, dans la dernière décennie du XIXe siècle, l’abbé Vignot prêche dans la chapelle de l’école Fénelon, où il a lui-même été élève, puis professeur. Le bruit se répand que les sermons de ce prêtre sont très éloquents, et cela devient une activité mondaine comme une autre que d’aller l’écouter. Proust y va pour la première fois le 19 février 1893. C’est une période de sa vie où, sans doute, il est en train de perdre la foi, comme le révèlent quelques pages des Plaisirs et les Jours, alors qu’il fréquente des amis dont les sentiments religieux sont inébranlables, tel l’Américain Willie Heath, qui meurt cette année-là à vingt-quatre ans et auquel Proust dédiera son premier livre.
Chapelle du lycée Fénelon à Paris
Proust est séduit par la parole de l’abbé Vignot. Il écrit alors : « Les artistes les plus difficiles cueillent avec délices dans les sermons de l’abbé Vignot les rares fleurs de poésie et de subtilité qui parent un Jardin de Bérénice. Mais ce n’est ici que le Jardin du Monastère où il les élève, d’où il leur montre le ciel — et parfois la terre, dans des portraits sévères et profonds. » Les deux hommes sympathisent, réveillonnent ou vont au concert ensemble.
Abbé Vignot. La règle des moeurs - Conférences pour les hommes faites dans la Chapelle de l'Ecole Fenelon
3e éd., 1 vol. in-12 rel. demi-percaline bleue à coins, Victor Lecoffre éditeur, Paris, 1905, 293 pp.
Vignot est non seulement un grand orateur et un parfait styliste, mais un amateur d’art, de musique, un grand lecteur. Alors que Madame Bovary — « œuvre unique » mais « gravement dangereuse » écrit l’abbé Bethléem en 1928 sans Romans à lire et romans à proscrire — a été condamné et est déconseillé aux lecteurs catholiques, Vignot l’a lu et en parle avec sympathie, comme le livre qui a le plus fait pour lutter contre l’adultère. De tels paradoxes ne peuvent que plaire au jeune Proust et à ses amis.
On ne connaît, hélas, qu’une lettre de Proust à Vignot — retrouvée et publiée par Pyra Wise. Elle prouve que le jeune écrivain a inspiré à l’abbé un argument platonicien qui s’est retrouvé dans l’un de ses recueils de sermons. La lettre est signée : « votre petit ami et si respectueux et si tendre admirateur ». Le reste de la correspondance a été détruit par un héritier de Vignot peu féru de littérature, qui avait besoin d’allumer un feu dans sa cheminée, lors d’un automne particulièrement froid de la Seconde Guerre.
Lettre de Marcel Proust à l'abbé Vignot, retrouvée par Pyra Wise. Source
Même si les deux hommes s’éloignent par la suite, Proust envoie ses livres à Vignot — qui n’a pas coupé les pages de Du côté de chez Swann.
JL - Quels points Proust et Vignot ont-ils en commun ?
Ils sont innombrables. Ils sont l’un et l’autre fils de médecin mais grands malades, n’ont qu’un frère, ont apprécié leur service militaire, aiment à citer Mme de Sévigné, ont dîné avec Ernest Renan (ce qui, pour un catholique, est presque une cause d’excommunication). Certains textes de Vignot pourraient être de Proust, et vice-versa. Par exemple, l’abbé évoque le petit enfant qui va se coucher et demande à ses parents : « “Vous viendrez me dire bonsoir ?” C’est un besoin câlin et peureux d’être embrassé avant de s’endormir, d’être bordé dans son lit. » Cela rappelle le baiser du soir de Combray. Ils ont les mêmes idées, condamnent l’antisémitisme et le massacre des Arméniens. Vignot sera l’un des rares prêtres dreyfusards.
Texte inachevé et inédit de Proust sur un sermon de l'abbé Vignot. Source
Je me suis amusé à reconstituer une conversation de Proust et Vignot, en empruntant à leurs œuvres respectives des citations qui se répondent comme s’ils se trouvaient face à face et discutaient. Les thématiques sont très proches, les images et les idées se complètent ou s’affrontent : sur le rôle de l’intelligence, sur l’art et la statuaire gothique, sur la poésie d’une table après un repas, sur la passion chez Racine, sur « la vraie vie », leurs échanges devaient être riches et féconds.
Cathédrale de Chartres
Au-delà, ce sont tous deux des êtres tourmentés qui ont dû se reconnaître une parenté. Vignot perd peu à peu la foi, car il ne peut concilier l’enseignement millénaire de l’Église avec les découvertes de la science et les exigences de la raison. Je cite quelques documents qui montrent qu’il dut mener une grave et difficile lutte intérieure, ce qui explique sans doute son silence des dernières années. « Pacifiez-moi, écrit-il à l’un de ses amis, délivrez-moi de mes diables, vous les connaissez. » Peut-être y avait-il, dans ses tourments, plus que la peur de voir sa foi s’éteindre… Toujours est-il qu’il ne se dépouilla jamais de la soutane.