HÔTEL LITTÉRAIRE ARTHUR RIMBAUD •
"Rimbaud l'Éthiopien" par Michel Lécureur
"Rimbaud l'Éthiopien"
par Michel Lécureur
Arthur Rimbaud a décidé de mettre un terme à sa carrière littéraire à l'âge de ...vingt ans ! Curieux personnage que celui qui s'arrête alors que tous les autres ne font que commencer ! Et pourtant, il a écrit de merveilleux textes, qu'il s'agisse du "Bateau ivre" ou du "Dormeur du Val". Et comme il a encore vécu une quinzaine d'années après avoir renoncé à la poésie, qu'a-t-il fait ? Qu'est-il devenu ? Les écrits de cette période sont-ils connus ? Y retrouve-t-on la qualité de son œuvre d'adolescent ?
Après avoir voyagé en Europe, il s'est rendu à Chypre puis en Égypte, en 1880, et c'est alors qu'une autre vie, totalement différente de la première, commence pour lui. Le 17 août, d'Aden, il écrit ainsi :
« J'ai quitté Chypre avec 400 francs, depuis près de deux mois, après des disputes que j'ai eues avec le payeur général et mon ingénieur. Si j'étais resté, je serais arrivé à une bonne position en quelques mois. Mais je puis cependant y retourner.
J'ai cherché du travail dans tous les ports de la Mer Rouge, à Djeddah, Souakim, Massaouah, Hodeidah, etc. Je suis venu ici après avoir essayé de trouver quelque chose à faire en Abyssinie. J'ai été malade en arrivant. Je suis employé chez un marchand de café, où je n'ai encore que sept francs. Quand j'aurai quelques centaines de francs, je partirai pour Zanzibar, où, dit-on, il y a à faire.
Donnez-moi de vos nouvelles.
Rimbaud,
Aden-Camp.
-L'affranchissement est de plus de 25 centimes. Aden n'est pas dans l'union postale. »
On le voit, Arthur Rimbaud apparaît tel qu'en lui-même avec son caractère instable et ses soucis financiers. Mais l'écrivain n'est plus là. Sa prose n'a aucune originalité. Il est mort le poète qui écrivait :
La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots.
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots !
Mais, dira-t-on, il s'agissait de donner de ses nouvelles et il n'était pas nécessaire de se soucier de poésie. Certes. Poursuivons. Lorsqu'il décrit Aden, on pourrait s'attendre à découvrir quelques tableaux finement dépeints et des images de rêve. Non.
« Aden est un roc affreux, sans un seul brin d'herbe ni une goutte d'eau bonne : on boit l'eau de mer distillée. La chaleur y est excessive, surtout en juin et septembre qui sont les deux canicules. La température constante , nuit et jour, d'un bureau très frais et très ventilé est de 35°. Tout est très cher et ainsi de suite. Mais, il n'y a pas : je suis comme prisonnier ici et, assurément, il me faudra y rester au moins trois mois avant d'être un peu sur mes jambes ou d'avoir un meilleur emploi. »
La maison Bardey, 1994 © Jean-Claude Grosse
Les propos ne se renouvellent pas et restent terre à terre. Seul, peut-être, le sentiment de l'enfermement, rappelle, de très loin, sa nature sensible d'écorché vif.
Le 2 novembre 1880, il demande un envoi de livres à ses proches et voilà de quoi éveiller la curiosité du lecteur des lettres publiées en 1899 par Paterne Berrichon. Las ! Rimbaud ne cherche pas l'évasion. Il ne nous invite pas à suivre son imagination et à redécouvrir ses talents de poète. Non . On ne se détourne pas du concret car il souhaite recevoir un Traité de Métallurgie, d'Hydraulique urbaine et agricole, de Commandement de navires à vapeur, d'Architecture navale, de Poudres et Salpêtres, de Minéralogie, de Maçonnerie, ainsi que le Livre de poche du Charpentier. ! Pourquoi pas, d'ailleurs ? Mais on demeure à tout jamais dans la réalité, sans pouvoir s'en évader un peu.
Cette correspondance d'Arthur Rimbaud n'est pas la seule à avoir été écrite depuis l'Afrique. D'autres textes existent. Ainsi, la Société de Géographie a publié en 1884 une notice du poète sur l'Ogadine, terme qui désigne la « réunion de tribus somalies d'origine et de la contrée qu'elles occupent et qui se trouve délimitée généralement sur les cartes entre les tribus somalies des Habr-Gerhadjis, Doulbohantes, Midjertines et Hawia au nord., à l'est et au sud. À l'ouest, l'Ogadine confine aux Gallas pasteurs Ennyas jusqu'au Wabi, et ensuite la rivière Wabi la sépare de la grande tribu Oromo des Oroussis. » Ces précisions données et dont la valeur documentaire est indéniable, on en arrive à un passage qui aurait pu être pittoresque et passionnant, celui des mœurs des indigènes.
« Leur occupation journalière est d'aller s'accroupir en groupes sous les arbres à quelque distance du camp, et, les armes en main, de délibérer indéfiniment sur leurs différents intérêts de pasteurs. Hors de ces séances, et aussi de la patrouille à cheval pendant les abreuvages et des razzias chez leurs voisins, ils sont complètement inactifs. Aux enfants et aux femmes est laissé le soin des bestiaux, de la confection des ustensiles de ménage, du dressage des huttes, de la mise en route des caravanes. Ces ustensiles sont les vases à lait connus du Somal, et les nattes des chameaux qui, montés sur des bâtons, forment les maisons des gacias (villages) passagères. » Certes, Rimbaud s'adressait à des géographes, soucieux avant tout de découvrir le paysage et ses habitants. Mais il aurait pu esquisser quelques silhouettes, ne serait-ce que d'un détail, pour donner de la vie et la couleur à sa présentation. Non. Rien de tel. On se cantonne dans une évocation impersonnelle que n'importe quel voyageur aurait pu présenter. Quelle déception !
En 1887, Arthur Rimbaud a aussi écrit au directeur du journal, Le Bosphore égyptien, afin de faire connaître ses observations et conclusions sur son voyage en Abyssinie et au Harar. « Ma caravane, rapporte-t-il, se composait de quelques milliers de fusils à capsules et d'une commande d'outils et fournitures diverses pour le roi Ménélik. Elle fut retenue une année entière à Tadjoura par les Dankalis, qui procèdent de même manière avec tous les voyageurs, ne leur ouvrant leur route qu'après les avoir dépouillés de tout le possible. Une autre caravane, dont les marchandises débarquèrent à Tadjoura avec les miennes, n'a réussi à se remettre en marche qu'au bout de quinze mois et les mille Remington apportés par feu Soleillet à la même date gisent encore après dix-neuf mois sous l'unique bosquet de palmiers du village. » Si la prose de Rimbaud est toujours autant dénuée d'effets, elle n'en reste pas moins intéressante pour les informations qu'elle apporte, à une époque où l'Abyssinie était méconnue.
Ce constat se trouve confirmé par la suite du rapport, notamment lorsqu'il évoque le roi Ménélik. « On se demande quelle est et quelle sera l'attitude de Ménélik pendant la guerre italo-abyssine. Il est clair que son attitude sera déterminée par la volonté de Joannès, qui est son voisin immédiat, et non par les menées diplomatiques de gouvernements qui sont à une distance de lui infranchissable, menées qu'il ne comprend d'ailleurs pas et dont il se méfie toujours. Ménélik est dans l'impossibilité de désobéir à Joannès, et celui-ci, très bien informé des intrigues diplomatiques où l'on mêle Ménélik, saura bien s'en garder dans tous les cas. Il lui a déjà ordonné de lui choisir ses meilleurs soldats, et Ménélik a dû les envoyer au camp de l'empereur à l'Asmara. Dans le cas même d'un désastre, ce serait sur Ménélik que Joannès opérerait sa retraite. » En quelque sorte, de grand poète, Arthur Rimbaud est devenu correspondant de guerre Il n'empêche. Nous continuerons à lui préférer l'auteur de ces quelques vers :
C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Michel Lécureur,
Maître de Conférences