"Un leporello japonais et des poèmes inédits de Robert Desnos" - Entretien avec Damiano De Pieri
Entretien avec Damiano De Pieri, docteur en littérature française, de l'Université Paris III Sorbonne Nouvelle, au sujet de la récente découverte d'un leporello japonais, contenant des poèmes autographes de Robert Desnos dont certains inédits, appartenant à la collection des Hôtels Littéraires.
Ce carnet de calligraphie manuscrit a fait l'objet d'une première édition en mars 2026, intitulée « Fortunes », par la Compagnie typographique, dont la vocation est de publier des chefs d’œuvre de la littérature française et de défendre la tradition française de la typographie et de l'imprimerie.
L'ouvrage est publié avec un fac-similé des poèmes écrits par Robert Desnos et une préface de Damiano De Pieri qui a établi l’édition scientifique.
HM. Dans quelles circonstances avez-vous découvert ces poèmes Fortunes/1934/1938 ?
DDP - En novembre 2023, Jacques Letertre, président de la Société des Hôtels Littéraires, m’invitait dans sa bibliothèque afin de me présenter plusieurs pièces originales de Robert Desnos.
Parmi les papiers manuscrits déployés sur la table, mon regard fut aussitôt attiré par une couverture élégamment brodée. « C’est un leporello, me dit Jacques Letertre, ouvrez-le ! » Je remarquai immédiatement, inscrits dans un encadrement vertical de papier mosaïqué, ces mots tracés de la main du poète : « Robert Desnos / Fortunes / 1934 / 1938 ». De toute évidence, l’auteur, le titre, les dates de composition.
HM. En quoi ce recueil est-il un objet en soi et qu’entend-on par leporello ?
DDP - Le recueil rassemble quinze poèmes rédigés dans un cahier en accordéon d’origine japonaise, un leporello justement.
L’ensemble est exceptionnel, car il constitue une œuvre cohérente que Desnos a laissée à l’état de manuscrit sous la forme d’un véritable livre unique. Les pages sont en effet numérotées de la main même du poète, qui a également rédigé une table des matières. Nous sommes donc en présence d'un livre manuscrit à part entière, comme pouvaient l’être ceux des copistes avant l’invention de l’imprimerie. À ceci près que Desnos ne copie rien : il crée.
Ainsi, loin d’être un carnet de textes au premier jet, encore moins de brouillons, Fortunes/1934/1938 apparaît comme un recueil à l’état « définitif ». Le poète avait un goût particulier pour la création de livres manuscrits, souvent illustrés par lui-même, qu’il destinait à ses amis.
De son premier recueil, Prospectus de 1919, il rédige à la main entre 1922 et 1923 plusieurs exemplaires, tous enrichis d’une couverture dessinée par le poète et personnalisée pour chaque destinataire. Il existe par ailleurs un autre manuscrit rédigé dans un cahier en accordéon : le Livre secret pour Youki, conservé à la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet de Paris. Celui-ci constitue en quelque sorte le pendant intime à Fortunes/1934/1938.
Le terme leporello fait allusion au valet de Don Juan qui, dans le premier acte de l’opéra de Mozart, déclame dans une longue liste pliée en accordéon les noms des conquêtes féminines de son maître.
En réalité, ce type de cahier est traditionnel du Japon et servait notamment à recueillir les sceaux officiels des temples et sanctuaires visités par les pèlerins.
Desnos l’a probablement reçu en cadeau du peintre japonais Foujita dont il était l’ami et qui avait épousé Youki avant que celle-ci ne devienne la compagne du poète.
Léonard Tsuguharu Foujita, Autoportrait au chat, 1927, estampe traditionnelle éditée au Japon, collection particulière, France © Fondation Foujita / Adagp, Paris, 2018
HM. Qui est Youki Foujita ?
DDP - Youki Foujita, de son vrai nom Lucie Badoud, fut à la fois artiste, muse et figure incontournable du Paris mondain de l'entre-deux-guerres. On parlerait aujourd’hui d’une socialite, pour reprendre le terme anglais. Le surnom Youki, qui signifie « neige » en japonais, lui fut donné par le peintre Foujita.
Robert Desnos la rencontre en 1928 et s’éprend d’elle. Ils s’installent ensemble rue Mazarine à partir de 1934. Malgré une relation parfois tumultueuse, Youki demeure aux côtés de Desnos dans les moments les plus dramatiques de son existence : son engagement dans la Résistance, son arrestation par la Gestapo, sa déportation puis sa mort au camp de Terezin, le 8 juin 1945.
Elle tenta, en vain, de faire libérer le poète et lui éviter la déportation. Après la guerre, elle consacrera une part essentielle de son existence à préserver la mémoire et l'œuvre du poète.
HM - Ce leporelllo contient-il des œuvres inédites ?
DDP - Oui. Le recueil contient neuf poèmes inédits. Il s’agit du plus important ensemble de Desnos découvert après les quatre cahiers de poèmes publiés en 2023 chez Seghers sous le titre Poèmes de minuit. Inédits 1936-1940, dont le manuscrit appartient aussi à la collection de la Société des Hôtels Littéraires.
Les autres poèmes ne sont pas inédits et composent le recueil posthume Mines de rien paru en 1957 aux éditions Louis Broder enrichi de quatre aquatintes en couleurs par André Masson. Grand ami du poète, celui-ci avait auparavant illustré d’autres de ses ouvrages, C’est les bottes de sept lieues cette phrase « Je me vois » (1926) et Les Sans cou (1934).
HM. Pourquoi Desnos a-t-il choisi d’intituler ce recueil « Fortunes » ?
DDP - Le titre, Fortunes, est identique à celui d’un recueil publié par Desnos en 1942 aux éditions N.R.F. Gallimard. Pourtant, les poèmes recelés dans Fortunes/1934/1938 n’y figurent pas. Néanmoins, ce titre commence à paraître sous la plume de Robert Desnos au milieu des années 1930. Nous le retrouvons en effet dans plusieurs feuillets où le poète dresse la liste de ses livres publiés et de ses œuvres en gestation.
Or, le cahier accordéon qu’il utilise – un modèle courant au Japon et en Chine à la fin du XIXe et au début du XXe siècle – exhibe sur la couverture et sur les dos brodés trois sinogrammes invoquant le bonheur (福), la bonne fortune et la prospérité (禄) et la longévité (寿 ou 壽). Desnos en connaissait-il la signification ? La coïncidence entre la matérialité du cahier et le choix du titre est frappante. Desnos ne pouvait choisir un support plus approprié où écrire ses poèmes ! Même si le pluriel du mot insiste surtout sur les aléas du sort, bon ou mauvais, dicté par le hasard, « fortunes » est à lire dans toute sa polysémie qui inclut le succès, la valeur, la richesse économique.
Dans les projets de bandeaux conçus pour la publication de 1942, Desnos s’arrête d’ailleurs avec humour sur ce dernier aspect. Mais ce qui est véritablement en jeu ici, ce sont les pourvois de la poésie et la valeur poétique. La seule occurrence du mot « fortune » dans le recueil nous invite à privilégier cette lecture. À la girafe égarée du poème « Dans mon verre », Desnos répond :
Mais quelle fortune t’as conduite sous ma plume ?
Car je ferai de ce désert
De ce désert bu dans mon verre
Une ardente oasis
Une campagne pleine du murmure des sources et de celui des arbres
Un lieu de gazon et de fleurs
De fruit juteux écartelés et saignants un sang parfumé
Je le fertiliserai ce désert
De toutes les fleurs de mon immense amour pour la vie
La poésie est le lieu où se réparer, le lieu de tous les possibles : le poète transforme le désert en « un lieu de gazon et de fleurs ». La poésie est finalement le seul indispensable espace vital du poète, par lequel et pour lequel il existe et s’annonce au monde. Desnos réaffirme ainsi la valeur de l’écriture poétique et assigne à la poésie le privilège d’assurer la fortune du poète dans l’avenir.
HM - En quoi 1934 est-elle une année charnière pour Desnos, tant sur le plan politique que professionnel ?
DPP - L’intervalle désigné par les dates du titre correspond à une période charnière dans la vie du poète. Ce sont pour Desnos les années de l’engagement politique marqué par la montée des fascismes en Europe, la Guerre d’Espagne et les émeutes du 6 février 1934. Ces événements poussent le poète à prendre activement partie à la lutte antifasciste et pour le progrès social rejoignant le parti Front Commun fondé par Gaston Bergery.
Ce sont aussi les années d’un travail forcené en tant que publicitaire, éditeur de pièces et émissions radiophoniques et en tant que journaliste pour différents journaux. L’année 1934 marque aussi la date de la disparition brutale de son ami fraternel Paul Deharme. Celui-ci, pionnier de la radio avait introduit Desnos au métier de la création radiophonique et il est discrètement évoqué dans l’un des poèmes du recueil, « Jeu de Malheur ». Il n’y a donc aucun doute sur l’importance de cette année et la volonté de la mettre en exergue dans le recueil qui, par ailleurs, commence par un poème au titre emblématique, « Bilan ».
HM - Quel rôle jouent le rire, l’humour ou la fête dans ses œuvres ?
DDP - L’humour est l’un des traits typiques de la poésie de Desnos qui traduit son caractère amical et irrévérencieux. À partir des années 1920, Desnos adopte une attitude ludique vis-à-vis du langage poétique afin d’en explorer les potentialités. Cette tendance pourrait être décrite avec l’un des aphorismes que le poète consigna sous le titre de Rrose Sélavy : « Jeux de mots jets mous ».
Par ailleurs, il ne faut pas oublier que Desnos fut un grand passionné de la bande dessinée Les Pieds nickelés, qui met en scène trois filous, à la fois escrocs, hâbleurs et indolents qui se heurtent sans cesse à la police mais aussi aux grands personnages de l’époque. Langage et imaginaire nourrissent donc une vision épique de la vie, à la fois tragique et comique ainsi que la volonté de ne jamais céder au désespoir, même dans les moments les plus sombres.
Dans ce recueil en particulier, écrit dans une période politiquement trouble, crépusculaire, le rire, l’humour et la fête servent à la fois de refuge et d’armes face aux menaces qui pèsent sur le présent et l’avenir, notamment une nouvelle guerre qui s’annonce. Ces aspects accompagnent et traduisent à la fois l’héroïsme et l’esprit combatif nécessaires pour faire face au présent.
HM. Comment situer la poésie de Desnos parmi les surréalistes et les autres poètes du XXe siècle ?
DDP - Le rôle de Desnos dans la naissance du surréalisme est déterminant. Les années 1920 voient un profond renouvellement du lyrisme, fondé sur des pratiques poétiques qui prétendent se passer du « secours du livre », selon la formule de Breton. C’est-à-dire qu’elles puisent leur inspiration en dehors de la littérature. Dans ce sens, Robert Desnos fut l’un des poètes les plus prolifiques et innovants.
Ses écrits automatiques, ses récits de rêve, ses jeux de mots et ses sommeils hypnotiques mêlant les signes (graphique et alphabétique) restent des textes fondamentaux du surréalisme. Le recueil Corps et biens de 1930 constitue le bilan de cette expérience.
Pourtant, il ne délaissa jamais l’écriture poétique plus « classique », à savoir l’emploi de formes fixes et l’alexandrin. Ce choix esthétique fut l’une des raisons de la violente rupture avec André Breton en 1930.
Par ailleurs, l’amour inspira à Desnos des poèmes d’un lyrisme passionné et douloureux renouant avec la tradition du mythe d’Orphée et d’Eurydice. Ces poèmes comptent encore aujourd'hui parmi les plus beaux textes d'amour du XXᵉ siècle, à l’instar du poème « J’ai tant rêvé de toi ». Desnos fut ainsi le chantre d’une tradition qui allait des troubadours au dadaïsme, de Hugo à Tzara. Sa poésie ludique et sa poésie lyrique ont marqué la trajectoire de poètes de l’Oulipo, tels que Jacques Roubaud, ou encore de René Char qui écrivit « Je n’ai jamais rencontré Robert Desnos, mais je l’ai lu. Je le relis. Je le distingue, je l’aperçois bien. Je l’affectionne ».