• Une lettre inédite de Marcel Proust à Henry Bernstein • , par Benoît Forgeot et Jacques Letertre (Bulletin Marcel Proust 2025)

HÔTEL LITTÉRAIRE LE SWANN

"Une lettre inédite de Marcel Proust à Henry Bernstein", par Benoît Forgeot et Jacques Letertre (Bulletin Marcel Proust 2025)

Une lettre inédite de Marcel Proust à Henry Bernstein

par Benoît Forgeot et Jacques Letertre.

Article publié dans le Bulletin Marcel Proust 2025, disponible ici : https://boutique.amisdeproust.fr/fr/livres/330-bulletin-marcel-proust-n75-2025.html

En juin 2022, dans la cinquième vente de la collection de Geneviève et Jean-Paul Kahn, figurait, un peu par hasard – l’ensemble étant principalement consacré à Dada et au Surréalisme –, une lettre adressée en septembre 1903 par Marcel Proust à Henry Bernstein.(1)

Inédite et couvrant six pages et demi, elle s’ouvre sur un paragraphe si méticuleusement caviardé, qu’on eût pu s’interroger sur la nature exacte de son contenu : était-il à ce point sulfureux voire scandaleux pour susciter un tel gribouillage ? Pyra Wise en a restitué le texte (2), douchant les espoirs (ou les craintes) du lecteur : sous les biffures, se donne à lire l’histoire banale d’un colis supposément distribué.

En septembre 1903, Marcel Proust avait rejoint ses parents qui, de retour de Suisse, s’étaient arrêtés à Évian, le docteur Proust devant y subir un traitement. Il s’agit des dernières vacances familiales : Adrien Proust décèdera deux mois plus tard, le 26 novembre.

Profitant de ce séjour, l’écrivain entreprit d’explorer les alentours sur les traces de Ruskin dont la traduction en français, à la demande d’Ollendorf, l’occupait alors. (On sait que La Bible d’Amiens, dont Proust eut toutes les peines du monde à récupérer le manuscrit auprès de son premier commanditaire, devait finalement paraître au Mercure de France en 1904.) C’est ainsi, depuis sa villégiature savoyarde, qu’il s’adresse à son flamboyant correspondant.

“Bernstein le magnifique”, pour reprendre le titre de la biographie que lui a consacré sa fille (3), fut un personnage considérable : dramaturge en vue dont les succès sur les planches et auprès des dames suscitaient les plus vives jalousies, homme du monde exécré des antisémites, joueur, hâbleur… Et comme si cela ne suffisait pas, on l’accuse en sus d’avoir initié Proust à la drogue comme au jeu.

Quand, au cours de l’été 1902, les deux personnages a priori incompatibles s’étaient rencontrés par l’intermédiaire d’un ami commun, Antoine Bibesco (4), Bernstein était déjà célèbre, trois de ses pièces ayant été couronnées de succès au théâtre.

Proust avait cinq ans de plus qu’Henry Bernstein (1876-1953) et leur amitié prit un tour familier sans attendre. Par la suite, le romancier soutint à plusieurs reprises le dramaturge, lui prêtant à l’occasion de l’argent pour régler ses dettes de jeu ou, en 1911, prenant sa défense à l’occasion d’une cabale de l’Action française : il est vrai que l’auteur, juif, ancien dreyfusard, accusé d’avoir « déserté » en 1900 pour se faire réformer, incarnait tout ce que les Camelots du roi abhorraient. Nathalie Mauriac Dyer relève également combien « Henry Bernstein partageait avec Proust l’hypersensibilité au bruit : selon Anna de Noailles, c’est lui qui aurait le premier fait garnir de liège les murs de son appartement, et procuré à Proust en 1910 l’adresse d’un fournisseur pour sa chambre du boulevard Haussmann (5). » Enfin, Proust évoque Bernstein dans un de ses pastiches : Dans un feuilleton dramatique de M. Émile Faguet.

Malheureusement, les lettres adressées par le romancier à l’homme de théâtre sont rares, Philip Kolb, en son temps, n’en ayant retrouvé que quatre. D’autres ont refait surface depuis, dont celle qui nous occupe ici (6).

La lettre convoque les amis, Louis d’Albufera et Louisa de Mornand – soit l’un des grands noms de la noblesse d’Empire, descendant direct par son père du maréchal Suchet comme de Lucien Bonaparte par sa mère, et une authentique représentante de la noblesse d’apparence, actrice et demi-mondaine, Louise Montaud. La passion orageuse qui les liait devait enrichir la description des amours de Saint-Loup et de Rachel. Il est encore fait allusion à Bertrand de Fénelon auquel Proust était si sensible, puis à Gabriel de La Rochefoucauld (7), l’ami précieux dont la bienveillance à l’égard de ses publications procurera tant de réconfort au romancier à la fin de sa vie.

Louisa de Mornand (1884-1963)

Les notes personnelles et même intimes, dont la lettre est prodigue, dénotent une confiance sans faille dans cet ami somme toute assez récent, lequel avait dépêché un garçon auprès de Proust à Évian. Mais ce dernier, exténué par son excursion à la Mer de Glace à dos de mulet, n’a pu l’accueillir comme il l’eût souhaité. On ignore tout de l’identité et du rôle de cet envoyé (8) que les propos de l’écrivain rendent énigmatiques :

« Comme je venais de m’endormir l’ami que votre gentillesse m’avait choisi venait me réveiller. Aussi je l’ai reçu dans un tel état d’épuisement que ses impressions sur mon compte ont dû être fort au-dessous des miennes sur le sien. »

Cet émissaire rappelle l’anonyme « L. » évoqué par Paul Morand dans son Journal inutile à propos d’Henry Bernstein (9) : « à 25 ans, [« L. »] était intéressant pour Proust, parce qu’il le savait très beau, ne sortant pas, entretenu mais enfermé par Bernstein par jalousie, enfermé aussi par sa surdité, une sorte de préfiguration de La Prisonnière, qu’il était justement en train d’écrire. De la façon dont Proust m’en parlait, je voyais comme il l’imaginait : une Albertine. »

Par ailleurs, avec ses habituelles manières d’entomologiste épinglant anecdotes et cachotteries, Proust se montre volontiers indiscret, s’inquiétant de l’avancée de la relation de son correspondant avec sa maîtresse du moment : « Je serais content d’avoir par vous quelques renseignements à cet égard, écrit-il, se justifiant aussitôt : j’entends surtout des renseignements moraux et propres à contenter plutôt mon affection que ma curiosité. »

Bernstein paraît l’avoir cerné, se jouant de lui dans la rédaction d’une carte postale destinée à Bertrand de Fénelon dont on sait combien Proust fut épris. Les propos de ce dernier, cependant, sont assez cryptiques pour n’avoir été sans doute compréhensibles que d’eux.

Il ressort d’une phrase sinueuse que l’un paraît s’être trompé, mais pourrait tout autant avoir agi de manière délibérée, ce que lui reproche l’autre craignant la réaction du destinataire, tout en considérant aussitôt : « En fait c’est sans doute à peu près cela que vous avez voulu. C’est donc très bien. Et je suis heureux. » Du bonheur dans la douleur…

Si Proust se dévoile sans crainte à Bernstein, il veille cependant à sa réputation auprès de sa famille, s’alarmant des propositions de placement que lui a adressées un remisier du nom de Lazard : toujours à la charge de ses parents, le jeune homme craint qu’on l’imagine emporté par le démon du jeu et contraint d’emprunter pour faire face à ses dettes. Or, explique-t-il, ses parents considèrent le jeu « comme une chose tellement dangereuse, qu’un jour où j’avais gagné 20 fr. aux courses, mon père l’ayant su en a été malade 15 jours ». De même, il s’inquiète du patronyme de celui qui l’a contacté, redoutant qu’il appartienne à la famille des banquiers fameux, que connaissent les Proust : les frères Lazard.

La crainte de Marcel Proust de passer aux yeux de ses parents pour un joueur déshonoré est d’autant plus cocasse que Bernstein lui-même, joueur invétéré, confondait la bourse et le casino, considérant le placement boursier comme la roulette. C’est sans doute plutôt sur ce registre que son influence aurait dû inquiéter M. et Mme Proust, leur fils ayant poussé le vice jusqu’à donner de l’argent à Bernstein pour le regarder jouer ! Du plaisir par procuration.

La lettre est un délice, drôle, souvent exagérée, avec ce qu’il faut de cancanage et ponctuée d’une citation approximative de deux vers de Baudelaire, le poète de prédilection. Entre des considérations sur l’amour, elle apporte un témoignage de première main sur le séjour à Chamonix – que l’écrivain se plaît une fois à orthographier Chamouni, à la manière de Ruskin. L’excursion à la Mer de Glace à dos de mulet prend des allures d’épopée et la vie littéraire n’est jamais loin, le promeneur mettant la dernière main à un article qu’il qualifie de « clérical (non) idiot » et qu’il compte soumettre au Temps. Quant à Ruskin, la grande affaire de cette période de sa vie, il rapporte avoir découvert deux volumes supplémentaires de l’essayiste anglais dans lesquels il est question de la Savoie, ajoutant avec humour : « Et maintenant je suis saccagé jusqu’à l’insomnie du désir d’aller dans ces endroits. Je sais d’avance que je m’y déplairai. »

La rareté avérée des lettres de Proust à Bernstein, comme on l’a vu, est d’autant plus savoureuse que le dramaturge fut, avec Horace Finaly, l’un des deux amis consultés par le romancier en 1920-1921 à propos de sa correspondance (10). Désireux d’en interdire toute publication posthume, Proust s’inquiétait de la méthode la plus efficace pour reprendre possession de « ses » lettres. Cette confusion entre propriété matérielle (qui est celle du destinataire) et propriété intellectuelle (celle du rédacteur) est classique : elle est encore répandue aujourd’hui. Chez Proust, elle est animée d’une volonté de dissimuler certaines lettres dont le contenu pouvait apparaître gênant – comme ici, à n’en pas douter. Avec Albert Le Cuziat, il avait poussé la prudence jusqu’à exiger de Céleste Albaret, envoyée en messagère, de récupérer chaque lettre une fois lue… Impossible d’imaginer pareil stratagème avec Henry Bernstein, qui en eût peut-être aussitôt fait le sujet d’une pièce de boulevard.

  1. Mille nuits de rêve V, Collection Geneviève et Jean-Paul Kahn. Paris, Pierre Bergé et associés, 20-21 juin 2022, nº 391. La lettre a été acquise par la Société des Hôtels littéraires.

  2. Pyra WISE in BIP nº 53, 2023, pp. 177-178.

  3. Georges BERNSTEIN GRUBER et Gilbert MAURIN, Bernstein le magnifique. Cinquante ans de théâtre, de passions et de vie parisienne. Paris, Jean-Claude Lattès, 1988.

  4. Voir Kolb t. III, pp. 96-97, lettre nº 45.

  5. Dictionnaire Marcel Proust. Paris, Honoré Champion, 2004, pp. 137-138.

  6. Une autre lettre inédite a figuré dans la collection de Pierre Bergé : catalogue VI, 2022, nº 1572 : on retrouve ensuite cette lettre de trois pages, écrite vers 1904-1905, dans le Catalogue Marcel Proust de la librairie Jean-Claude Vrain (II, 2022, pp. 74-75.)

  7. Proust estimait Gabriel de La Rochefoucauld (1875-1942), historien, romancier et chroniqueur au Figaro, descendant direct du moraliste du Grand Siècle. Très mondain, il avait été surnommé « le La Rochefoucauld de chez Maxim’s », mais, pour drôle qu’il soit, le surnom ne rend pas justice au personnage. Il rencontra Proust à la fin du XIXe siècle et lui soumit le manuscrit de son premier roman. Les deux écrivains demeurèrent liés et, lorsque parurent les différents volumes de La Recherche, La Rochefoucauld et sa femme exprimèrent à plusieurs reprises leur enthousiasme de lecteurs et leur admiration – marques d’affection auxquelles Proust fut particulièrement sensible, notamment à la fin de sa vie, comme il le confesse en 1922 dans une lettre à Paul Morand : « Consolations bien rares en tout temps, j’ai reçu de madame Gabriel de La Rochefoucauld et de son mari des pages d’une affection, d’une intelligence et si j’ose dire d’une admiration dont l’expression est bouleversante. »

  8. Les propos de l’écrivain paraissent ne pas limiter cet inconnu au seul rôle d’émissaire, sauf à considérer qu’il était, lui-même, le message.

  9. Paul MORAND, Journal inutile, II. Paris, Gallimard, 2001, pp. 136 et 487

  10. Céleste ALBARET, Monsieur Proust. Robert Laffont, 1973, p. 245.Lundi [septembre 1903]

Transcription

"Mon petit Bernstein (11),

Aujourd’hui seulement est arrivé le paquet que j’attends anxieusement depuis 8 jours, n’osant m’endormir de peur qu’il arrive. Et justement je m’étais endormi. J’irai tout à l’heure le chercher à la poste, le renvoyer séance tenante et ce n’est qu’une fois parti que je mettrai cette lettre dans la boîte.

Je suis bien ennuyé parce que la chose s’est sue (12) et j’ai reçu aujourd hier une lettre d’un Mr Lazard qui croit évidemment que c’est pour moi et que j’achète des titres de rente ; il me propose de me vendre pour 12 000 fr. de je ne sais quelle valeur. Je lui ai répondu qu’il se trompait, sous une forme extrêmement vague, ne sachant ce que je devais dire au juste. Ce Mr Lazard (si vous le connaissez ne lui dites pas que je vous ai parlé de sa lettre) demeure 4 rue Le Peletier (13). Pensez-vous qu’il soit parent de gens qui s’appellent Lazard que je connais et qui ont une banque. Ils connaissent mes parents. Aussi je suis ennuyé et inquiet. Car si cela arrivait à l’oreille de mes parents qui savent que je n’ai pas 50 francs devant moi et que le 8 de chaque mois il ne me reste jamais un sou (car je n’ai en dehors de mes mois aucun capital, fut-il de 20 fr.) ils croiraient que j’ai emprunté pour jouer. Et ils considèrent dans des idées follement provinciales, bourgeoises et scientifiques le jeu comme une chose tellement dangereuse, qu’un jour où j’avais gagné 20 fr. aux courses, mon père l’ayant su en a été malade 15 jours, car il me voyait déjà joueur etc. Dites-moi ce que vous me conseillez de faire pour parer à ce danger. – Je ne vous ai pas écrit jusqu’ici pour 2 raisons. La 1re est que j’attendais tous les jours ce paquet et pensant qu’il arriverait au plus tard le lendemain, je remettais ma lettre. Et 2º parce que vous entriez dans une phase de votre vie sentimentale où souvent les choses se brusquent vers le bonheur ou vers la rupture avec une telle rapidité, avec une allure si précipitée de maladie grave et, dans les deux cas, courte, qu’il valait mieux laisser les choses “suivre leur cours” et ne demander des nouvelles que quand le médecin (qui est vous-même dédoublé) pourrait se “prononcer” d’une manière moins précaire. Il me semble maintenant que les péripéties intimes de votre amour, et les incidents extérieurs qui les commandaient, ont dû à l’heure qu’il est, dénouer ou serrer solidement le nœud. Je serais content d’avoir par vous quelques renseignements à cet égard, j’entends surtout des renseignements moraux et propres à contenter plutôt mon affection que ma curiosité. J’ai reçu l’autre jour la visite de l’ami que vous me destiniez. Je suis sûr que vous ne vous trompez pas sur son cœur chaleureux mais il le cache sous une rudesse que je n’avais pas la force de percer car j’étais follement malade. La veille j’étais parti à 5 heures du matin (sans m’être déshabillé) pour Chamouni (14) avec Albu et Mornand (15) (que j’aime tous deux définitivement à la folie).

Arrivé à midi à Chamonix nous avions fait 6 heures de mulet pour aller sur la mer de glace (16). Et dans les crises d’asthme incessantes, fumant à chaque station et mourant dans le trajet, j’étais revenu à 2 heures du matin en automobile, dans des spasmes de suffocation indescriptibles. A onze heures du matin j’avais été en état à peine de me coucher. Et comme je venais de m’endormir l’ami que votre gentillesse m’avait choisi venait me réveiller. Aussi je l’ai reçu dans un tel état d’épuisement que ses impressions sur mon compte ont dû être fort au-dessous des miennes sur le sien. Et il faut me pardonner, malade ensuite pendant trois jours, de ne vous avoir pas écrit pour m’excuser de ne lui avoir donné qu’une réponse verbale. Cher ami vous m’avez envoyé pour Fénelon une carte gentille mais idiote. C’est sur le côté de l’adresse que je vous avais dit de mettre « M. Bertrand de Salignac etc. » C’était l’adresse. Vous en avez fait une sorte d’adresse, dans l’autre sens du mot, comme le directeur du théâtre de St Pétersbourg en envoie à M. Claretie (17) quand il y a l’alliance russe, ou la Chambre de Commerce d’Odessa à la Chambre de Commerce de St Affrique. De sorte que cela a l’air ironique et maussade, il croira que vous avez été prié par moi et que vous vous en vengez sur lui. En fait c’est sans doute à peu près cela que vous avez voulu. C’est donc très bien. Et je suis heureux. Je n’ai toujours pas copié l’article pour M. Ollendorf (18) parce que j’ai fait un article clérical (non) idiot (19) que je vais envoyer au Temps si M. Hebrard (20) est à Paris.

J’ai eu le malheur de retrouver 2 Ruskin où il parle de la Savoie (21). Et maintenant je suis saccagé jusqu’à l’insomnie du désir d’aller dans ces endroits. Je sais d’avance que je m’y déplairai.

“Les plus nobles cités, les plus beaux paysages

ne contenaient jamais l’attrait mystérieux” (22)

Mais la fréquence des désillusions n’a pas diminué chez moi et exaspéré plutôt jusqu’à une sorte d’ardeur désespérée, la violence des désirs. Des désirs d’endroits. Car pour les personnes c’est un peu autre chose.- Cher ami vous m’avez écrit sur ce que votre amour est pour vous des choses vraiment admirables. Je ne sais plus ce que La Rochefoucauld (pas Gabriel) dit sur le 1er amour. Et il ajoute ces mots sublimes “Les autres sont moins involontaires” ! Mais les êtres comme vous (je n’ose pas ajouter et comme moi, ce serait trop d’orgueil) n’ont pas de premier amour, et rien chez eux n’est tout à fait involontaire. Nous sommes comme certains poitrinaires qui commencent leur maladie par la 2e phase (et ce n’est qu’à la 1re qu’on guérit, les soigner au commencement ne sert donc à rien puisqu’ils « sautent » le commencement. – Cette parenthèse n’a d’ailleurs aucun rapport avec l’amour et la comparaison ne se poursuit pas au-delà du moment où j’ouvre la parenthèse. Précaution inutile d’ailleurs car vous avez probablement cessé de lire ma lettre depuis longtemps). Du reste je ne suis pas tout à fait ainsi (comme vous) car j’ai une puissance de souffrir qui elle du moins me remet, bien durement, hélas dans le chemin de la nature et de l’involontaire.

Cher ami ma lettre est déjà bien trop longue et je ne vous ai pas encore remercié de vos bontés pour moi. Comme l’Alsace chère à M. Lartigue, je n’en parle jamais mais j’y pense sans cesse (23).

Votre Marcel

Il faudrait maintenant une nouvelle lettre pour vous dire que Mornand a refusé un engagement au Gymnase (croyant que ce n’était pas délicat de ne pas vous attendre !) et un au Vaudeville (24). Ils sont rentrés à Paris. Moi je ne sais encore si je quitte Évian le 6 ou le 1025 selon ce que décidera le gentilhomme-hôtelier pour la fermeture. Mais je reviendrai à petites journées pour voir des églises, Brou, Beaune, Auxerre, Sens.

P.S. Très utile.

Cher ami ma dépêche a dû vous dire que rien n’était arrivé. Le commencement de cette lettre (la partie barrée) écrite naturellement avant la dépêche, vous disait que j’avais été avisé de l’arrivée du paquet chargé (26) et que j’allais aller le chercher à la poste. Mais à la poste quelle déception ! C’était une lettre chargée de maman pour moi. Comme j’avais dit au concierge de l’hôtel que j’attendais un paquet chargé il avait cru que c’était cela. Donc toujours rien ! Mais d’une heure à l’autre je vais sans doute recevoir votre réponse télégraphique à ma dépêche, et savoir ainsi ce qu’il faut faire.

11. Marcel Proust mentionne Henry Bernstein en 1901, mais il ne l’a véritablement rencontré qu’en août 1902, par l’intermédiaire d’Antoine Bibesco (voir : Kolb III, pp. 96-97, lettre nº 45.) En 1906, il lui adresse un exemplaire de Sésame et les Lys enrichi de ce bel envoi : « à mon cher Henry Bernstein, avec toute la chaleur de mon admiration et de mon amitié. »

12. Nous ignorons le contenu du paquet que l’écrivain attend si « anxieusement depuis huit jours » ni la nature de la « chose [qui] s’est sue » et qui l’ennuie tant.

13. Le 4 rue Le Peletier est, en 1903, l’adresse de : Banco di Roma, Compagnie coloniale de l’Ogooué N’Gounié (Congo français), Compagnie commerciale française, Compagnie de la Kadeï-Shangha (Congo français) et de la Société d’explorations coloniales. Le Lazard en question n’a rien à voir avec Lazard frères, banquiers dont les bureaux étaient alors boulevard Poissonnière.

14. Marcel Proust écrit le nom de deux manières différentes : Chamouni et Chamonix. Le village est orthographié Chamounix par Ruskin certes, mais aussi par Michelet dans La Montagne et dans le titre de l’opéra de Donizetti, Linda di Chamounix.

15. La relation orageuse qui liait alors Louis d’Albufera (1877-1953) et Louisa de Mornand (1884-1963) allait être perturbée un an plus tard, en octobre 1904, « Albu » épousant une jeune femme de son milieu – Anna Victoire Andrée Masséna. Il a cependant continué d’entretenir un temps celle dont il était si épris. Le grand-père maternel de Louis d’Albufera, Louis Joseph Napoléon de Cambacérès, est mort accidentellement à l’âge de 27 ans en tombant dans un des glaciers autour de Chamonix.

16. D’après Chamonix, Station d’altitude de Jules Rosière (1899), il fallait 2 heures à dos de mulet pour aller à la Mer de Glace, 30 minutes pour la traverser et 5 heures « avec retour par Le Chapeau ». La ligne de chemin de fer dite du Montenvers reliant Chamonix à la Mer de glace n’a été inaugurée que le 29 mai 1909, les chamoniards ayant retardé autant que possible sa construction qui les priva de la clientèle des sentiers muletiers. Par ailleurs, dans un article intitulé : « Le prince Bibesco, le Dauphiné … et Proust », paru sur son blog bibliotheque-dauphinoise.blogspot.com, le collectionneur Jean-Marc Barféty rend hommage au père d’Antoine Bibesco, Alexandre, alpiniste de renom – ou plutôt excursionniste – dont les récits d’ascensions furent publiés par son ami Xavier Drevet dans le journal Le Dauphiné, avant d’être réunis par le même dans un recueil intitulé Delphiniana paru en 1888. Concernant Marcel Proust, le bibliophile regrette que sa rencontre avec Alexandre Bibesco « ne lui a visiblement pas ouvert les yeux sur le monde de la montagne ». Et d’ajouter : « Même sa découverte de Ruskin et son admiration pour lui ne lui ont pas donné l’envie de découvrir la montagne. »

17. Jules Claretie (1840-1913) était alors le tout puissant administrateur de la Comédie-Française. Il est aussi, sinon une vieille connaissance, à tout le moins une ancienne référence de Proust qui, en 1887, lui consacra dans la revue lycéenne Le Lundi un article moquant sa candidature à l’Académie française. Intitulée Requête à Messieurs de l’Académie, par un élève de rhétorique, l’épître fustigeait les méthodes de Claretie : « Il reprend les pièces de quelques-uns et donne des loges à beaucoup d’autres. » (Voir Proust, Essais, éd. sous la direction d’Antoine Compagnon, La Pléiade, 2022, pp. 4-5.- Par ailleurs, le seul exemplaire connu des cinq numéros de la revue Le Lundi se trouve dans les collections de la Société des Hôtels Littéraires.) Pour l’anecdote, Jules Claretie a été élu au fauteuil 35 l’année suivante, en 1888.

18. Les relations de Marcel Proust avec Paul Ollendorff (1851-1920) se résument à une succession de rendez-vous manqués. L’éditeur lui avait commandé la traduction de La Bible d’Amiens qui sera finalement publiée par Alfred Vallette au Mercure de France en 1904. En 1903, Ollendorff ayant racheté le journal Le Gil Blas, Proust lui adressa un texte qu’il ne publiera pas, contrairement à ses « Notules » sur un ouvrage de Ferdinand Gregh. Enfin, quand Proust cherchait désespérément un éditeur pour Du côté de chez Swann, il demanda à son ami Louis de Robert de s’adresser à la maison Ollendorff – en dépit des réticences de Robert pour qui l’éditeur n’était pas digne d’un écrivain de sa valeur. Le refus adressé par Humbot, le directeur de la maison d’édition, est demeuré fameux : “Cher ami, je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil.” (Ce qui fit dire à Louis de Robert qu’il tenait désormais Humblot “pour un imbécile”.)

19. Il s’agit sans doute de l’article finalement paru dans Le Figaro du 16 août 1904 intitulé : « La Mort des cathédrales : une conséquence du projet Briand sur la séparation. » Si la loi sur la séparation des Églises et de l’État a été votée en décembre 1905, la commission chargée d’étudier une éventuelle séparation a été constituée au Parlement dès juin 1903, commission dont Aristide Briand fut élu rapporteur.

20. Directeur du Temps, Adrien Hébrard (1833-1914) était ancien sénateur de la Haute-Garonne et président du Syndicat de la presse parisienne. En 1913, pour annoncer la parution de Du côté de chez Swann, Ad. Hébrard envoya le critique Élie-Joseph Bois interviewer le romancier. L’article saluait « un livre original, étrange même, profond, réclamant toute l’attention du lecteur, mais la forçant aussi. »

21. On trouve des passages sur la Savoie notamment dans les tomes III et IV des Modern Painters et dans Preaterita, œuvres qui n’étaient pas encore traduites en français et donc d’un accès peut-être plus difficile pour Marcel Proust. Comme le souligne Jean-Yves Tadié, « il ne saisit pas l’anglais (l’ayant appris quand il avait de l’asthme et ne pouvait parler), parce qu’il ne peut ni prononcer les mots ni les reconnaître quand on les prononce ; mais il reconnaît tous les mots écrits : “Je ne prétends pas savoir l’anglais, je prétends savoir Ruskin.” » (Marcel Proust, Gallimard, 1996, p. 481).

22. Citation, imparfaite, de deux vers d’un poème de Charles Baudelaire, Le Voyage :

Les plus riches cités, les plus grands paysages

Jamais ne contenaient l’attrait mystérieux

De ceux que le hasard fait avec les nuages.

23. L’expression est devenue fameuse après avoir été utilisée par Gambetta dans sa déclaration en 1871 à propos de l’Alsace-Lorraine : « Pensons-y toujours, n’en parlons jamais. » Selon Thierry Laget, que nous avons plaisir à remercier ici de son aide, le nom de Lartigue renvoie peut-être au général Marie-Hippolyte de Lartigue (1815- 1893), commandant la 4º division durant la guerre de 1870 où il s’est notamment illustré à Froeschwiller.

24. Louisa de Mornand fera partie de la distribution de la pièce d’Henry Bernstein, La Griffe, en 1906.

25. Marcel Proust a séjourné à Évian du 31 août au 10 octobre 1903.

26. Une lettre chargée, un paquet chargé, contenant des valeurs et qu’on expédie sous forme d’envoi recommandé. (Dictionnaire de l’Académie)

Benoît Forgeot et Jacques Letertre

 

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