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 Le jeudi 28 novembre 2019 se tenait à la Mairie du XIe arrondissement une passionnante Journée d’étude sur Marcel Proust et André Gide. Les Hôtels Littéraires étaient partenaires de cet événement culturel imaginé par la première adjointe, Martine Debieuvre, fidèle des soirées proustiennes organisées au Swann.

Jacques Letertre était invité à parler des hôtels de Marcel Proust, précédant ainsi de prestigieux conférenciers comme Pierre Masson, Luc Fraisse, Frank Lestringant, Jérôme Bastianelli ou le réalisateur Jean-Pierre Prévost. Voici la transcription de sa conférence, en attendant un deuxième volet consacré aux hôtels de la Recherche.

 

“Lorsque nous avons décidé de consacrer un hôtel à Marcel Proust, les bonnes fées semblaient être avec nous. Marcel Proust est un passionné d’hôtellerie. Dès le deuxième paragraphe de Du côté de chez Swann, il parle de la chambre d’un “hôtel inconnu”. Et la dernière chambre de Proust, celle où il est mort, est devenue une chambre d’hôtel au 5e étage du 44 de la rue Hamelin, les numéros 52 et 53 de l’Hôtel Elysées Union. Ajoutez à cela que notre projet consistait à consacrer les 81 chambres de notre hôtel à des personnages différents de la Recherche, et qu’en ce domaine, nous n’avions que l’embarras du choix.

 Mais très vite, nous nous sommes aperçus des difficultés liées à la personnalité de Marcel Proust et à la complexité de sa relation avec les hôtels ; pour tout dire, Proust est le pire des clients possibles. Il change d’avis en permanence, critique tout, caricature les directeurs d’hôtel et leur personnel, modifie ses dates de réservation à chaque instant et constitue le symbole même du client capricieux et parano. Il dit du mal de votre hôtel dans des livres, quand il ne détruit pas la paix sociale en donnant à certains de vos employés des pourboires excessifs ou en pratiquant des horaires décalés. Bref, le cauchemar de l’hôtelier, et ce quelque soit le type de villégiature qu’il recherche : l’hôtel de voyage, l’hôtel de bords de mer ou un hôtel à Paris.

Pour comprendre cette relation, il faut bien voir que Proust est un grand bourgeois dont la famille ne possède ni villa à la mer, ni château en province. D’où une consommation immodérée d’hôtels de luxe lors de tous ces voyages.

 

Les Hôtels de voyage : les voyages culturels

Le plus symbolique est bien sûr le voyage à Venise en mai 1900, car c’est la première fois qu’il part avec sa mère à l’étranger et il retrouve là-bas Reynaldo Hahn et Marie Nordlinger. Il descend à l’Hôtel de l’Europe, anciennement Palais Giustiniani, qui n’est plus aujourd’hui un hôtel mais le siège de la Biennale. Il reviendra seul en octobre, sans doute dans le même hôtel. Il posera avec un curieux chapeau à la terrasse de cet hôtel à côté d’un kiosque qui a aujourd’hui disparu.

 

Marcel Proust à Venise, sur le balcon de l’Hôtel de l’Europe

 Il voyage aussi aux Pays-Bas, une première fois en octobre 1898 puis en octobre 1902 ;  ce dernier sera son ultime voyage culturel à l’étranger. Il séjourne d’abord à l‘hôtel Bellevue, à Dordrecht, superbe hôtel 4 étoiles situé à la jonction de trois rivières, puis à l’hôtel de l’Europe à Amsterdam lors de son second voyage, après un détour par la Belgique ; il s’agit là aussi d’un hôtel 4 étoiles situé au bord de l’Amstel. Il est accompagné de son ami Bertrand Fénelon et ils visitent ensemble une série d’expositions consacrées aux primitifs flamands.

Si j’osais, je mettrai Evreux dans les voyages culturels. En 1907, Proust revint en cinq jours de Cabourg avec Alfred Agostinelli et choisit de réserver un étage entier – le rêve pour un hôtelier – au Grand Hôtel d’Evreux non sans avoir organisé avec son chauffeur un spectacle de son et lumière en dirigeant les phares de son auto sur la cathédrale.

 

 

Les Hôtels de voyage : les cures thermales. 

Comme tout les grands bourgeois de la fin du XIXe siècle, la famille Proust envoie ses enfants faire des cures, d’autant plus que le professeur Adrien Proust est un médecin hygiéniste réputé.

Le premier voyage marquant de Marcel Proust a lieu en août 1886 au Grand Hôtel de la Paix à Salies de Béarn. Le jeune homme s’y rend avec sa mère mais il s’ennuie ferme ; ses lettres sont une assez mauvaise publicité pour l’hôtel.

En 1893, c’est la découverte de la Suisse et de son hôtellerie, qui trouve enfin grâce à ses yeux. Il apprécie beaucoup l’hôtel Alpenrose à Sils-Maria, dont il dit dans Les Plaisirs et les Jours que le “rêve des sonorités allemandes s’y mourait dans la volupté des syllabes italiennes.”

C’est à Saint-Moritz la même année qu’il retrouve Robert de Montesquiou au Grand Hôtel Engadiner Kulm.

Le 8 août 1896, il part avec sa mère pour soigner son asthme au Mont-Dore. Est-ce l’absence d’amélioration de sa santé ou sa nervosité ? Il trouve tout affreux, depuis l’hôtel jusqu’à ce lourd paysage de montagnes.

En 1899, Proust voyage à Evian. Il a consulté trois personnes pour choisir le meilleur hôtel et chacune lui a conseillé un hôtel différent mais il se décide pour le quatrième : le Splendide Hôtel où il a un appartement au rez-de-chaussée tandis que ses parents s’installent à l’étage. En partant, le concierge dira qu’il n’avait jamais vu “quelqu’un d’aussi bon”. On ne saura jamais si cela est dû à l’importance des pourboires ou au goût de Proust pour ces relations avec les petites gens et les domestiques. Il y reviendra plusieurs fois jusqu’en 1905.

 

Les Hôtels des bords de mer

 

La Bretagne. Le voyage de Proust avec Reynaldo Hahn en Bretagne constitue un sommet de leur relation amoureuse et de comique proustien. Comment peut-on imaginer plus dissemblable que le Proust dandy et mondain de 1895 et la Bretagne de cette époque ? Il n’y avait plus de place dans les hôtels 4 étoiles ; à Beig-Meil, ils doivent séjourner dans la pension Rousseau où la chambre est à deux francs par jour et où il n’y a pas de commodités. Puis, plus agréable, ils vont au Grand Hôtel Fermont où ils passent un mois et demi. Par la suite, ils vont à Belle-Ile, sur les traces de Sarah Bernhardt, où Proust a préféré l‘hôtel de Bretagne à tout autre endroit plus luxueux.

Le mystère Cabourg-Trouville. Dès 1893, il va à Trouville aux Roches Noires, un hôtel aujourd’hui transformé en appartements. Il s’y promène sur les planches de la future digue de Balbec. Dans cet hôtel de 300 chambres, il occupe la chambre 110 au premier étage, avec vue sur la mer. Cependant il déplore le climat trop aléatoire et les cloisons trop minces – ce qui lui permet tout de même d’échanger avec sa mère les petits coups sur la cloison.

Dans la Revue Blanche, Proust écrira : « La fade exhalaison des cuisines et des eaux sales, la luxueuse banalité des tentures variant seule la grisâtre nudité des murs et complétant ce décor d’exil avaient incliné mon âme à une dépression presque morbide.»

 

Hôtel des Roches Noires à Trouville

 

Dès 1907 et jusqu’en 1914, il va au Grand Hôtel de Cabourg. Sa mère est morte en 1906 mais il avait déjà fait trois séjours avec elle à Cabourg même. Il aime venir avec ses propres couvertures, car l’hôtel étant fermé l’hiver, celles de l’hôtel sentent la naphtaline, une odeur qu’il déteste. L’hôtel a beaucoup changé depuis car il proposait environ deux cents chambres et il a depuis été amputé des deux tiers de sa surface.

Un été, Proust prend une suite de cinq chambres au 5e étage, puis il choisira régulièrement la chambre 147. En 1912, il loue la terrasse qui est au-dessus de sa chambre et est condamnée durant la durée de son séjour en chambre 414 ; dans son Dictionnaire amoureux de Marcel Proust, Raphaël Enthoven écrit en visitant cette chambre reconstituée comme à la Belle-Epoque, que “la chambre de Proust, c’est le tombeau du Narrateur.”

En septembre 1914, il réservera trois chambres pour Céleste, son secrétaire Ernst Forssgren et lui-même. Proust n’y reviendra plus jamais par la suite ; on sait qu’il trouvait l’endroit à la fois atroce et somptueux.

 

 

 

Les Hôtels de Paris

La Recherche est pleine de noms d’hôtels mais Proust n’y a pas séjourné, et seuls comptent ceux qu’il a fréquenté.

Le premier n’est pas vraiment parisien, c’est l’hôtel des Réservoirs à Versailles, construit en 1751 pour Mme de Pompadour ; depuis 1875, l’endroit est devenu un palace fréquenté par le Prince de Galles et Henri de Régnier. Proust y est allé deux fois avec sa mère, c’est pourquoi après sa mort et avant la fin des travaux boulevard Haussmann, il choisit d’y séjourner d’août à décembre 1906. Pierre-Yves Leprince, dans Les Enquêtes de Monsieur Proust, souligne l’importance pour l’écrivain d’avoir le privilège d’accéder directement dans le parc. L’hôtel a été vendu depuis en appartements.

 

 

Le Meurice. Proust va souvent y déjeuner et en fait le lieu de séjour du diplomate suédois dans la Recherche.

Pour mémoire, citons deux hôtels où il est juste passé ; l’hôtel d’Alsace devenu L’Hôtel 13, rue des Beaux Arts où il rend visite à Oscar Wilde et le Majestic où le 18 mai 1922 à l’invitation d’un couple de mécènes américains, Sidney et Violet Schiff, il rencontre Picasso, Diaghilev et Joyce.

Un autre type d’hôtel parisien, c’est la maison de rendez-vous. On ne sait si Proust a fréquenté le premier hôtel d’Albert Le Cuziat près de la Bourse puis l’établissement des Bains de Cuziat 11, rue Godot de Mauroy. Mais nous sommes sûrs qu’il est allé à l’Hôtel Marigny 11, rue de l’Arcade, puisqu’il y a été arrêté le 18 janvier 1918 lors d’une rafle. Il a reconnu à Céleste y être allé cinq fois et leur avoir donné quelques meubles de ses parents.

Le Ritz est son second domicile à  partir de 1917. Proust y a organisé un grand dîner en 1907 mais ne reviendra que dix ans plus tard, invité par Paul Morand et son amie, la princesse Soutzo qui habite dans l’hôtel à l’année. Proust n’y séjourna jamais et la “suite Proust” n’est que l’ancienne salle à manger. Dans une lettre du 5 mai 1919, il dit à Mme Edwards : “Le Ritz, qui m’est si familier, me serait insupportable à habiter, on entend les téléphonages, les bains, les coliques, à des distances incroyables.”  À Nathalie Clifford Barney, le 24 novembre 1920, il ajoute  : ” C’est la maison la plus laide qui existe” et évoque “le plafond rococo hideusement comique”.

Il soigne ses brûlures d’estomac grâce aux glaces du Ritz qu’il se fait livrer régulièrement ; dans la Recherche, Proust décrit dans la bouche d’Albertine ces mêmes glaces qui lui font penser à Montjouvain dans une page pleine de sous-entendu voluptueux : « Mon Dieu, à l’hôtel Ritz je crains bien que vous ne trouviez des colonnes Vendôme de glace, de glace au chocolat ou à la framboise, et alors il en faut plusieurs pour que cela ait l’air de colonnes votives ou de pylônes élevés dans une allée à la gloire de la Fraîcheur. Ils font aussi des obélisques de framboise qui se dresseront de place en place dans le désert brûlant de ma soif et dont je ferai fondre le granit rose au fond de ma gorge qu’elles désaltéreront mieux que des oasis (et ici le rire profond éclata, soit de satisfaction de si bien parler, soit par moquerie d’elle-même de s’exprimer par images si suivies, soit, hélas ! par volupté physique de sentir en elle quelque chose de si bon, de si frais, qui lui causait l’équivalent d’une jouissance). Ces pics de glace du Ritz ont quelquefois l’air du mont Rose, et même, si la glace est au citron, je ne déteste pas qu’elle n’ait pas de forme monumentale, qu’elle soit irrégulière, abrupte, comme une montagne d’Elstir. (…) Mais tenez, même sans glaces, rien n’est excitant et ne donne soif comme les annonces des sources thermales. À Montjouvain, chez Mlle Vinteuil, il n’y avait pas de bon glacier dans le voisinage, mais nous faisions dans le jardin notre tour de France en buvant chaque jour une autre eau minérale gazeuse, comme l’eau de Vichy qui, dès qu’on la verse, soulève des profondeurs du verre un nuage blanc qui vient s’assoupir et se dissiper si on ne boit pas assez vite. » (Albertine disparue). 

Proust cherche à réunir des informations sur les prestigieux visiteurs du Ritz et entretient des échanges réguliers avec le maître d’hôtel Olivier Dabescat qu’il rétribue magnifiquement pour ses renseignements mondains.

 

Pour conclure, on peut dire que chez Proust, sa peur de la nouvelle chambre fut absolument inguérissable ; il disait que coucher à l’hôtel, c’était d’abord et avant tout coucher dans une chambre inconnue et surtout de ne pas se rendormir après d’avoir été réveillé.

Jacques Letertre

 

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