Chaque semaine, Le Figaro Magazine publie une nouvelle inédite d’un écrivain. 

Nous reproduisons celle-ci avec l’aimable autorisation de son auteur.

Un remords de Paul Morand

MICHEL BERNARD

 

L’écrivain Michel Bernard. Helene Bamberger / La Table Ronde

 

PAR MICHEL BERNARD

Cinq heures. Paul Morand bloqua la sonnerie du ­réveil réglée sur six. Le sommeil ne reviendrait pas. Il se leva. Pas croyable comme reposer sur un lit pouvait l’ankyloser. Il ouvrit la fenêtre, les ­volets et face à la nuit fit quelques mouvements d’assouplissement. L’air froid, humide, le réveilla tout à fait. Pas ­assez dormi, la journée serait pénible. Le trait de la forêt de Rambouillet était plus noir que le ciel. Un cerne blême commençait à le séparer de la terre. Hier soir, la télévision ­annonçait des pluies d’ouest. Elles n’avaient pas encore atteint l’Île-de-France. Le vieil homme passa sa robe de chambre. Devant le miroir, il rentra son ventre. La gymnastique quo­tidienne, le ­régime maigre n’y pouvaient plus rien. Et cette gueule, ces bajoues ! Il inclina l’abat-jour sur la petite table où étaient son journal et un stylo pour noter aussitôt l’idée, le souvenir qui le visiteraient. Il se ­méfiait de sa ­mémoire autrefois si fidèle. Il avait 84 ans et ce n’était plus ça. Des événements lointains, des scènes vécues lui revenaient, plus riches et plus précis qu’autrefois, heureux souvent. Les choses de la veille, il les oubliait et par un effort considé­rable en ramenait des bribes plus irritantes que l’oubli. Il revoyait le visage d’une maîtresse. Frais et jeune, il ­entendait son rire, le bruit des vagues, la tête comme ­détachée du corps, les seins tremblant sous l’eau.

C’était à Villefranche, au milieu des années 1920. Il venait de quitter le Quai d’Orsay, premier été d’un ­fonctionnaire en disponibilité. Ses ­premiers livres, vendus par milliers, donnaient le ton de l’époque. À 35 ans, il était célèbre, partout invité, fêté. Un télégramme, il lançait le ­moteur de son yacht et cabotait jusqu’à Saint-Tropez. André Dunoyer de Segonzac et Luc-Albert Moreau l’attendaient au port. Les deux ­peintres sautaient sur le pont et c’était parti. Devant une plage déserte, ils se baignaient sans maillot. Des amies se joindraient à eux bientôt. Ils les ­remettraient ou leur enlèveraient le leur. Le dessin du vêtement de bain découpait leur torse et les traits des bretelles, leurs épaules.

La peau de ses deux compagnons avouait d’autres marques, livides, ­lisses, légèrement froncées et roses sur les bords, insensibles au soleil, à tout. Paul Morand savait ce que c’était, ne leur posait pas de questions. Ils l’avaient faite dans l’infanterie, avant d’être versés dans une ­section de ­camouflage. Cela leur avait sans doute sauvé la vie, à tout le moins, les abattis. Ils parlaient rarement de la guerre et le mettaient à l’aise : « Quelle connerie et c’qu’on a pu être couillons ! » Mais il y avait des conciliabules ­interrompus à son ­approche, et de soudaines absences, regard perdu. Il leur arrivait parfois de tutoyer un portier d’hôtel, un ­pêcheur, sur un mot de passe : le moulin de Laffaux, la cote 304, le Bois-le-Prêtre. Morand en connaissait la ­signification sans qu’elle s’ouvrît pour lui sur quoi que ce fût.

Monté par-dessus les bois, un halo ­décolorait la nuit. Il voyait dans sa chambre la forme des meubles, le lit ouvert, un reflet sur le verre d’une gravure. Il prit le livre à son chevet, La Mort de près, lu d’une traite la veille, qui l’avait bouleversé au point de ­retarder longtemps l’endormissement. La première phrase « Tout homme est solidaire » avait fait naître un sourire dédaigneux (niveau troisième) aussitôt gommé par la suivante « Il est ainsi comptable de ce qu’il est en mesure de transmettre. » Il avait lu le reste le cœur oppressé, haletant.

Le jour effaçait le rond de la lampe. Lui vint la pensée que Genevoix, la guerre finie, n’avait plus jamais nagé, ni dans la mer ni dans les lacs et les ­rivières, et qu’il avait fallu beaucoup de tendresse aux femmes pour caresser ce bras gauche décharné, dont il glissait la main atrophiée dans la ­poche de sa veste. C’était à la persévérance du secrétaire perpétuel, à l’estime qu’avait pour celui-ci le général de Gaulle que Morand devait son ­entrée à l’Académie. Maurice ­Genevoix lui faisait l’honneur de le tutoyer lui, Paul Morand, resté à Londres pendant la Grande Guerre. L’ambassadeur l’avait requis, il n’avait pas insisté pour rejoindre son régiment. Les hommes d’Angleterre combattaient en Picardie, les jeunes femmes apprenaient les danses ­américaines avec ce beau Français, 26 ans, le 23 juillet 1914.

Il ouvrit son journal et, à la date du 26 octobre 1972, lentement écrivit : « J’ai très honte… »

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Post comment