Entretien avec François-Henri Désérable, ancien joueur professionnel de hockey sur glace et écrivain, récent lauréat du Grand Prix Prix de l’Académie française pour Mon maître et mon vainqueur (Gallimard, 2021) ; un magnifique roman, drôle et cruel, qui revisite la passion amoureuse et ses complications, tout en célébrant la littérature et la poésie sous toutes ses formes. 

 

© Galliwiki/CC BY-SA 4.0/WikiCommons

 

HL – Avant de parler de votre nouveau livre, couronné par le Grand Prix du Roman de l’Académie française, pourriez-vous nous racontez comment vous est venue l’envie d’écrire et vos précédents livres jusqu’à Mon maître et mon vainqueur ?

 

FHD – Tu montreras ma tête au peuple est parti d’une question à la fois toute simple et terriblement compliquée : à quoi peut-on bien penser dans l’imminence de la mort ? Comment lui faire face, comment la regarder dans les yeux quand elle se présente à vous ? Cette question, j’ai essayé d’y trouver des réponses en racontant les derniers instants d’hommes et de femmes condamnés à mourir sous le couperet de la guillotine pendant la Révolution – par ailleurs l’époque la plus fascinante de l’histoire de France.

 

 

Pour Évariste, qui est une biographie romancée d’Évariste Galois, mathématicien de génie mort en duel à vingt ans, outre sa vie éminemment romanesque, ce qui m’intéressait était de saisir la jubilation qu’il a pu ressentir quand il faisait des mathématiques (même si je ne comprends rien aux mathématiques).

 

Un certain M. Piekielny, je le dois au hasard d’un voyage qui m’a vu échouer devant une plaque commémorative à Vilnius : je me suis souvenu qu’au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, vivait un certain M. Piekielny, voisin du jeune Romain Gary qui des années plus tard évoquerait son souvenir dans La Promesse de l’aube.

 

 

Quant à mon dernier roman, Mon maître et mon vainqueur, qui est le roman d’une passion amoureuse, il vient d’une volonté, comme disait Michaux que je cite en épigraphe, de « dessiner la conscience d’exister et l’écoulement du temps ».

 

 

HL – Vous vous présentez avant tout comme un fervent lecteur ; quels sont vos « maîtres » en écriture, vos auteurs favoris en prose et en vers ?

FHD – Il y a des auteurs dont je suis un fervent lecteur mais qui n’ont que très peu d’influence sur ce que j’écris. Et puis il y a ceux qui m’ont construit en tant qu’écrivain. Parmi ceux-là il me faut citer Albert Cohen, Romain Gary, Pierre Michon, Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint, Emmanuel Carrère, Nicolas Bouvier… Pour les vers, bon, rien d’original, Rimbaud, Verlaine, Aragon…

 

 

 

HL – « Mon maître et mon vainqueur » est un roman sur la passion amoureuse, qui prend la forme d’une enquête policière. On suit le narrateur dans le bureau du juge d’instruction qui brandit des pièces à conviction où les échanges WhatsApp ont remplacé les lettres manuscrites et ne laissent plus rien ignorer des détails crus et des horaires de l’adultère…

 

FHD – Dans les histoires d’amour moderne, tout est là, consigné, archivé dans nos téléphones. Il me plaisait que l’histoire d’amour entre Tina et Vasco ne soit pas seulement sur WhatsApp, mais aussi dans des vers laissés par Vasco sur un cahier Clairefontaine.

 

HL – Votre livre est aussi un hymne aux poètes – Verlaine et Rimbaud, mais aussi Baudelaire, Apollinaire et Aragon -, et à la poésie sous toutes ses formes, jusqu’au classique sonnet dont vous vantez les mérites oubliés. Le cahier de poèmes de Vasco est une magnifique trouvaille pour raconter autrement ce triangle amoureux dans votre récit. Pourquoi cette place centrale donnée à la poésie dans votre roman ?

 

FHD – En vérité, suite à une histoire d’amour, je me suis mis à faire quelque chose qui n’a absolument aucune originalité : je me suis mis à écrire des poèmes. Des poèmes protéiformes qui allaient du sonnet au haïku, et que j’ai d’abord songé publier sous la forme d’un recueil.

Et puis pour plusieurs raisons (la principale étant la mise à nue absolue qu’est la publication d’un recueil de poèmes d’amour), je me suis ravisé, j’ai pris quelques-uns de ces poèmes et je les ai habillés de fiction. Cela a donné Mon maître et mon vainqueur, ce petit roman bizarre où je fais passer de la poésie en contrebande.

 

HL – Vous situez une scène torride des amours de Vasco et de Tina dans la chambre Paul Verlaine de l’Hôtel Littéraire Arthur Rimbaud, dans le 10e arrondissement de Paris. Nous vous avons rencontré lors de son inauguration avec Jacques Letertre, qui apparaît même dans votre roman sous les traits du directeur de l’hôtel. Veniez-vous chercher l’inspiration ?

FHD – J’ai rencontré Jacques une première fois, brièvement, grâce aux éditions des Saint-Pères qui m’avaient invité au lancement de leur magnifique Manuscrits de Rimbaud. Ce soir-là nous avons un peu parlé, Jacques et moi, et quelques jours plus tard il m’a invité à prendre un café. À ce moment-là j’étais déjà en train d’écrire Mon maître et mon vainqueur, mais je n’avais pas prévu d’y situer une scène dans l’hôtel Arthur Rimbaud. Ça n’est qu’après ce deuxième rendez-vous avec Jacques que cela m’est paru comme l’évidence même.

 

 

 

FHD – La scène de la vente aux enchères chez Christie’s du revolver qui servit à Verlaine pour tirer sur Rimbaud a réellement eu lieu en 2016 – vous donnez le prix exact auquel l’objet fut adjugé, 434 500 €. De même, les épisodes où vous parlez des précieux manuscrits feuilletés dans la Grande Réserve de la BnF ou du vol du cœur embaumé de Voltaire dans son buste de plâtre sonnent tout à fait « vrai » : est-ce uniquement pour donner une dimension historique et littéraire à votre récit ou une façon personnelle de placer la Littérature au centre de tout ?

FHD – La vente aux enchères du revolver de Verlaine chez Christie’s, j’y ai assisté, et j’ai tout de suite su qu’il y avait là un réel potentiel romanesque. Quant au cœur de Voltaire, je l’ai vraiment dérobé (avant de le restituer) dans le cadre d’une résidence artistique à la BnF. Je raconte tout ça dans le livre à la fin duquel je remercie d’ailleurs la BnF qui n’a pas jugé nécessaire d’engager des poursuites à mon encontre. Si tout cela sonne vrai, comme vous dîtes, c’est tout simplement parce que je n’invente rien…

 

 

 

HL – Vous racontez une pièce de théâtre fictive dont le titre serait Deux jours et demi à Stuttgart. Saviez-vous que Patrick Besson avait consacré un petit livre à cet épisode mystérieux de la vie des deux poètes, qui est aussi leur dernière rencontre ? Son titre emprunte justement à un vers de Paul Verlaine : « Et la nuit seule entendit leurs paroles ».

FHD – J’ignorais que Besson avait écrit sur cet épisode de Stuttgart. Mais cette pièce que j’imagine, il faudrait vraiment la monter !

 

HL – Vous appelez de vos vœux la création d’un nouvel Hôtel Littéraire consacré à Pierre Michon à Châtelus-le-Marcheix dans la Creuse… C’est un merveilleux choix d’auteur mais je laisse Jacques Letertre vous répondre sur l’excellence de son emplacement. Après deux romans inspirés par Romain Gary, Arthur Rimbaud et Paul Verlaine, pensez-vous rester dans la même veine d’une inspiration romanesque liée à l’histoire littéraire et avez-vous de nouveaux projets de livres ?

FHD – Bon, l’hôtel Pierre Michon dans la Creuse, je ne suis pas sûr du taux de remplissage… Imaginons plutôt un hôtel Nicolas Bouvier à Genève, dîtes-le à Jacques, ça serait formidable ! Et puisque l’on parle de Bouvier, mon prochain livre sera justement un récit de voyage – un voyage en Amérique latine, dans les pas du jeune Ernesto Guevara.

© PHOTOPRESS-ARCHIV STR – Keystone

 

 

Propos recueillis par Hélène Montjean