MAISON LITTÉRAIRE GEORGE SAND •
"George Sand, combattante de la liberté". Entretien avec Brigitte Diaz
Brigitte Diaz est professeur émérite de Littérature française à l’Université de Caen-Normandie. Elle a consacré de nombreux travaux aux correspondances d’écrivains du XIXe siècle (L’Épistolaire ou la pensée nomade, puf, 2002 ; Stendhal en correspondance ou « l’histoire d’un esprit », Champion, 2003).
Spécialiste de George Sand, elle dirige la revue Cahiers George Sand et a collaboré à l’édition de romans de George Sand dans la « Bibliothèque de la Pléiade » en 2019. Elle est présidente de l’AIRE (Association interdisciplinaire de recherches sur l’épistolaire).
Conférencière habituée des Hôtels Littéraires, elle a accepté d’accompagner le projet d’ouverture de la Maison Littéraire George Sand, prévu en mars 2027 à Bordeaux.
HL - Pouvez-vous nous rappeler quel a été votre parcours et quels sont vos écrivains et domaines de recherche de prédilection ?
BD- J’ai suivi un parcours académique classique qui m’a menée, après l’obtention de l’agrégation de lettres modernes, à enseigner dans le secondaire, puis, après avoir poursuivi mes recherches et soutenu une thèse, à exercer dans l’enseignement supérieur.
La spécialisation dans un champ de recherche clairement défini, tant sur le plan historique que thématique et méthodologique, étant une exigence de notre système universitaire, j’ai choisi de circonscrire mes travaux au XIXe siècle. L'attrait que j'éprouve pour ce moment historique tient à son exceptionnel foisonnement littéraire et artistique – de la révolution romantique de ses débuts aux réactions naturalistes de sa seconde moitié –, mais aussi à la place de plus en plus éminente qu’occupe la littérature dans l’espace social et politique. Des « mages romantiques », qui ont fait de la poésie une nouvelle religion à la figure novatrice du poète en « peintre de la vie moderne » qu'invente Baudelaire, en passant par le romancier en « historien du présent » et « historien des mœurs », rôles auxquels ont aspiré Stendhal et Balzac, l’écrivain ne cesse de redéfinir sa place et d'interroger ses pouvoirs sur un monde dont il se montre généralement critique.
C’est cette effervescence intellectuelle et artistique, cette intense expérimentation esthétique, qui constitue l'un des principaux motifs de mon intérêt pour cette époque. Comme l’affirmait Bonald, au début du XIXe siècle, dans une formule demeurée célèbre, « la littérature est l’expression de la société ». Il entendait par là qu’elle reflète les mœurs d’une société à une époque donnée. Mais, au XIXe siècle, elle ne se contente plus d'en être le miroir : elle devient aussi une force agissante, qui interroge les fondements de la société, ses coutumes, ses représentations et ses lois, tout en dessinant des perspectives de réforme et de progrès.
Je me suis particulièrement intéressée aux écrivains qui ont fait du roman un instrument privilégié de connaissance et d’intelligibilité de la société contemporaine : Stendhal et Balzac en sont des figures majeures. D’abord centrées sur l’analyse de leurs œuvres romanesques, mes recherches se sont progressivement déplacées vers leurs écrits non fictionnels – correspondances, journaux intimes, textes autobiographiques – dans lesquels s’exprime leur réflexion sur la condition de l’écrivain et sur la place de la littérature au sein de la société moderne en voie de constitution. Ma travail d’habilitation était consacrée à la correspondance de Stendhal, que j’ai ensuite publiée sous le titre Stendhal en sa correspondance ou « l’histoire d’un esprit »» (Champion, 2003). De cette première exploration de l’écriture épistolaire, je suis passée à celle de George Sand, dont la correspondance a constitué pour moi une véritable porte d’entrée dans l’œuvre. Ces deux figures d’écrivains au génie protéiforme, Stendhal et George Sand, présentent, par-delà leurs différences, de remarquables similitudes : tous deux furent romanciers, critiques, journalistes, autobiographes, mais aussi des citoyens pleinement engagés dans la vie intellectuelle, sociale et politique de leur temps. Leurs œuvres constituent de véritables mondes, dont l’exploration semble ne jamais pouvoir s’achever.
HL - Vous êtes une grande spécialiste des correspondances, pourriez-vous nous expliquer ce que vous y trouvez d’intéressant pour vos travaux, et nous parler plus précisément de la correspondance entretenue par George Sand ?
BD - Rappelons d’abord combien le XIXe siècle fut « le siècle des correspondances ». La pratique épistolaire connaît alors un essor considérable, favorisé par les progrès des services postaux et la démocratisation de l’instruction. C’est également une période durant laquelle la lettre tend à se « littérariser », en multipliant les points de contact avec la sphère littéraire. Ce phénomène s’explique entre autres par l’engouement éditorial pour les correspondances, en particulier celles des XVIIe et XVIIIe siècles, dont la publication se développe à grande échelle, mais sans doute aussi par l’influence des romans épistolaires, dont la vogue se prolonge à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles. Ces différents facteurs contribuent à faire de la correspondance un nouvel objet littéraire, particulièrement prisé du lectorat de l’époque.
La lettre devient alors un médium d’expression privilégié, notamment pour ceux qui font par ailleurs profession d’écrire : les écrivains. Force est de constater que nombre d’entre eux se sont révélés des épistoliers particulièrement prolixes, comme en témoignent les éditions monumentales de leurs correspondances. Celle de George Sand, par exemple, ne compte pas moins 20 000 lettres, rassemblées en vingt-huit volumes. La raison d’une telle abondance épistolaire est assez simple : dans les pratiques des écrivains du temps, la correspondance intervient à tous les stades de la création littéraire, de la genèse des œuvres à leur publication, en passant par les différentes étapes de leur réception critique. Débats, échanges, conseils, à propos des œuvres en cours nourrissent ainsi les relations épistolaires entre confères en écriture : les lettres échangées entre Sand et Flaubert au moment où il écrit L’Éducation sentimentale en sont une illustration exemplaire. Quant aux correspondances entre écrivains et éditeurs, elles fournissent quantité d’informations sur la manière dont les premiers ont négocié, souvent âprement, avec les seconds, afin de défendre leur autorité et leurs choix éditoriaux. Il ne faut pas non plus négliger l’important courrier des lecteurs que reçoivent alors par les écrivains, et Sand plus que bien d’autres, dans lequel se dessine le portrait de l’auteur « vu d’en face », nous offrant ainsi une idée plus nette de la réception contemporaine de son œuvre.
Pour toutes ces raisons et bien d’autres encore, la correspondance s’offre pour l’historien de la littérature comme une source privilégiée qui permet d’identifier les multiples paramètres qui interviennent dans le processus complexe de la création littéraire, de reconstituer l’histoire d'une carrière d'écrivain, et de mieux saisir aussi la place qu’il a pu occuper au sein de la société à laquelle il s’adresse. Les rapports entre correspondance et littérature ne se limitent toutefois pas à ces fonctions, aussi essentielles soient-elle. La frontière entre l'écriture épistolaire et l'écriture littéraire s’avère souvent poreuse, et les écrivains franchissent aisément les passerelles qui les relient. George Sand en offre un exemple éclairant lorsqu’elle remanie des lettres initialement adressées à Musset pour en faire des textes littéraires qu’elle publie dans la Revue des Deux Mondes sous le titre de Lettres d'un voyageur. La correspondance devient alors non plus seulement le témoin de la création littéraire, mais aussi l'un de ses lieux d'élaboration et une matière susceptible d'être réinvestie dans l'œuvre.
La correspondance de George Sand illustre admirablement la puissance de l’écriture épistolaire chez les écrivains du XIXe siècle. Par ses proportions, elle pourrait être considérée comme une œuvre à part entière, quand bien même elle n’a rien de monolithique. Elle se présente au contraire comme un objet pluriel, mobile, vivant, kaléidoscopique, constitué d’une extraordinaire collection d’écrits aux formes, aux styles et aux enjeux extrêmement variés, qui ont pour seul dénominateur commun d’être des lettres, c’est-à-dire des écrits adressés à un destinataire et inscrits dans une relation dialogique. La correspondance de George Sand est fascinante à cet égard, car elle a fait de la lettre un usage protéiforme, en la mettant au service de domaines aussi divers que l’amour, l’éducation, la littérature, la réflexion morale, le débat esthétique ou encore la politique. La lettre, cette « première forme venue », selon sa propre définition, a été pour elle bien davantage qu'un simple outil de communication. Elle est à la fois un agent de liaison entre le moi et les autres, un support privilégié de la pensée, le poumon qui oxygène sa création, mais aussi un instrument de médiation et d'action sur le monde.
La correspondance de George Sand nous donne donc accès à trois domaines essentiels de son existence, où se révèlent les différentes facettes de son identité et de son inscription dans la société : la sphère de l’intime, celle de la création et de la vie littéraires, enfin l’espace politique et social. Ces territoires ne sont toutefois pas étanches car les enjeux qui les traversent se croisent et se superposent constamment dans la pratique épistolaire de Sand, ce qui fait de sa correspondance un précieux observatoire de son œuvre comme de son parcours. Une lettre d’amour peut éclairer la genèse d’un roman ; c’est ainsi qu’au détour d’une lettre enflammée à Michel de Bourges, Sand évoque le travail nocturne consacré à Mauprat. De même, ses échanges avec d’autres écrivains et artistes donnent fréquemment lieu à des réflexions critiques et esthétiques, comme en témoignent ses relations épistolaires avec Balzac, Flaubert, Delacroix et bien d’autres. Sur un autre plan, sa correspondance avec ses éditeurs révèle combien Sand fut une véritable professionnelle de la littérature. Dans les lettres qu’elle leur adresse, elle ne se contente pas de négocier les conditions de publication et de rémunération de ses œuvres, elle y défend également son autorité d’auteure, souvent mise à mal par les exigences et les diktats du monde éditorial. Quant à ses échanges politiques, les plus riches s'inscrivent dans des relations intellectuelles et affectives nouées et entretenues sur la longue durée. Sa correspondance avec Barbès en offre un exemple particulièrement éclairant.
HL - Comment êtes-vous arrivée à vous pencher plus attentivement sur la vie et l’œuvre de George Sand ?
BD - J’ai longtemps fréquenté l’œuvre romanesque de Sand, regrettant d’ailleurs que la critique universitaire ait trop souvent accordé peu de place à une autrice qui fait son entrée en littérature en réinventant, tout comme Balzac à la même époque, les codes du roman, avec Indiana, sous-titré « roman de mœurs », une désignation inédite dans le vocabulaire littéraire du temps. Mais le véritable point de départ de mon intérêt pour l’écrivaine fut ma participation, en 1991, à un colloque organisé à Cerisy-la-Salle par Nicole Mozet autour de la correspondance de Sand, en présence de Georges Lubin, qui venait alors d’achever son immense entreprise éditoriale avec la publication du vingt-cinquième volume de cette correspondance (bientôt suivi par d’autres volumes de lettres retrouvées). Ce colloque fut un moment tout à fait particulier. Il marqua, en France, un véritable renouveau des études sandiennes et permit de prendre toute la mesure de l’extraordinaire trésor de textes que constituait cette correspondance.
J’étais déjà, à cette époque, familière des recherches sur l’épistolaire, notamment par ma participation au groupe de recherche constitué autour de l’association AIRE (Association interdisciplinaire de recherches sur l’épistolaire). Je m’intéressais plus particulièrement aux correspondances de femmes du XVIIIe siècle, notamment à celle de Marie-Jeanne Phlipon, qui deviendra Madame Roland, dont j’avais édité un ensemble de lettres et à laquelle j’avais consacré plusieurs articles. Mes travaux portaient notamment sur les liens établis par la critique académique entre le genre épistolaire et le féminin. La découverte de la correspondance de Sand, dont je n’avais jusque-là qu’une connaissance fragmentaire, a profondément renouvelé mon rapport à l’écrivaine et ouvert de nouvelles perspectives à mes recherches.
Chez Sand, la correspondance est ce qui tisse les liens entre la vie et l’œuvre, entre la femme et l’écrivaine, entre la personne privée et la personnalité publique. Mais ces liens sont chez elle, peut-être plus encore que chez d’autres écrivains épistoliers, multiples, étroits et surtout constants. La correspondance nous offre ainsi bien davantage qu’un simple outil de recherche permettant de recueillir des informations biographiques. Elle constitue en réalité un matériau textuel d’une grande densité pour aborder les œuvres elles-mêmes, en comprendre la genèse, le développement et le destin littéraire, sans jamais perdre de vue les circonstances, à la fois personnelles et historiques, dans lesquelles elles prennent forme.
À partir de là, les pistes de recherche que j'ai suivies se sont orientées dans plusieurs directions. La première porte sur l'émergence d'une figure inédite sur la scène littéraire du XIXe siècle, celle de « l'autrice ». Si le mot existe déjà à l'époque, il n’est pas d’usage, la critique misogyne lui préférant l'expression plutôt péjorative, de « femme auteur ». Par « autrice », j'entends une femme qui n'abdique en rien son statut de femme mais revendique pleinement celui d'auteur, à l'égal de ses confrères masculins. Comment se construisent et s'affirment chez Sand cette puissance et cette détermination qui l'ont conduite à refuser de se laisser enfermer dans l'enclos trop sage de la littérature dite féminine ? C'est là l'un des objets majeurs de mes recherches.
Dans cette perspective, il s'agit également de comprendre par quelles pratiques et selon quelles conceptions de la littérature Sand affirme sa singularité dans le champ littéraire de son siècle. Pour répondre à ces questions, l'étude des œuvres gagne à s’accompagner de celle des correspondances qui leur sont associées. C'est le choix que j’ai fait dans mon travail d'édition, notamment pour les romans que j'ai publiés dans la collection de la Bibliothèque de la Pléiade.
Enfin, toujours à la croisée de la vie et de l'œuvre, je me suis intéressée à la place et au rôle que Sand a occupés dans la vie littéraire de son temps, ainsi qu'à sa participation aux débats esthétiques et artistiques qui ont traversé le siècle. Sand a toujours accompagné sa création d'une réflexion critique, souvent nourrie par ses échanges épistolaires avec ses pairs, sur les formes, les enjeux et les effets de la littérature. Cette dimension à la fois critique et éthique de son exercice de la littérature apparaît dans les nombreux témoignages qu'en livrent sa correspondance et sa propre trajectoire. Elle contribue également à définir une certaine conception de la littérature, que l'on pourrait qualifier de militante – Sand aurait sans doute plutôt utilisé le qualificatif de solidaire – dans la mesure où elle témoigne, de façon plus ou moins marquée, de l'engagement de l'écrivaine dans la vie sociale et les débats de son temps.
HL - Quelle place donnez-vous à Histoire de ma vie dans l’œuvre de Sand et de façon plus large, au XIXe siècle ?
Je dirais volontiers qu’Histoire de ma vie marque une sorte d’acmé dans l’œuvre de Sand, ce qui ne veut pas dire que ce serait à mes yeux la plus belle de ses œuvres d’un point de vue littéraire, mais plutôt qu’elle est sans doute la plus complète et la plus représentative de son génie propre. Entreprise à partir de 1847 alors que Sand, âgée de quarante-trois ans, se trouve pratiquement à mi-chemin de sa vie et de sa carrière, la rédaction de cet opus monumental va s’étendre sur de nombreuses d’années, jusqu’en 1854, date à partir de laquelle Histoire de ma vie paraît en feuilleton dans La Presse, puis l’année suivante en volume. Lancé par cette publication quotidienne qui touche un large lectorat, l’ouvrage connaît d’emblée un immense succès, dont témoigne l'abondante correspondance de lecteurs adressée à Sand à cette occasion. Histoire de ma vie occupe donc une place centrale dans le continuum de l’œuvre, non seulement par sa position centrale dans la chronologie de l’ensemble mais plus encore parce que s’y déploient admirablement l’amplitude et la complexité de la pensée de Sand, qui s’exprime à travers une véritable plurivocité. De la confession intimiste à la satire sociale, de l’anecdote au témoignage historique, de l’analyse politique à la prédication mystique, du conte naïf au roman d’une vie : tous les registres de la parole sandienne se font entendre ici. Histoire de ma vie, c’est donc tout à la fois l’histoire de la vie intime, de la vie morale et de la vie spirituelle de la femme, de l’artiste et de l’intellectuelle en George Sand.
Cette place centrale, Histoire de ma vie la doit donc, selon moi, à son caractère profondément pluriel, tant d’un point de vue formel que symbolique. C’est tout à la fois une grande saga familiale, qui retrace l’itinéraire d’une enfant du siècle et un récit de vocation, par lequel Sand essaye de comprendre pourquoi et comment elle est devenue écrivain ; c’est aussi un témoignage historique qui nous fait traverser toute la première partie d’un siècle souvent marqué par les crises politiques et aux révolutions ; c’est encore, comme j’ai voulu le montrer par ailleurs, un extraordinaire document sociologique, dans lequel Sand fait l’anatomie du corps social français, en en pointant les pathologies. On peut constater que ces différentes directions empruntées par la narration correspondent aux voies que Sand a déjà explorées et qu’elle continuera à explorer ultérieurement dans son œuvre de romancière mais aussi de critique et, d’une certaine façon, d’historienne. C’est dire combien Histoire de ma vie constitue une sorte de miroir concentrique de l’ensemble de l’œuvre sandienne.
Si l’on élargit la perspective aux dimensions du siècle, le constat me semble sensiblement le même. Histoire de ma vie occupe une place tout à fait singulière, voire sans équivalent, dans l’histoire du genre autobiographique alors en pleine expansion. Il faut rappeler que George Sand est la première femme qui a entrepris la rédaction, la publication et la large diffusion du récit de sa vie, saisie depuis sa naissance – et même au-delà puisque la première partie remonte à l’histoire de ses parents, restituée à travers leur correspondance – jusqu’au moment de l’achèvement de ses mémoires, en 1854. Novatrice dans sa vie de femme, elle a donc été aussi une des premières à s’affranchir de ce devoir de réserve qui pesait encore au xixe siècle sur la parole féminine. Certes, Sand ne dit pas « tout », mais son objet – elle le rappelle explicitement dans le préambule de son récit où elle énonce son « pacte autobiographique », pour reprendre le concept de Philippe Lejeune – n’est précisément pas de faire ses « confessions », ni de sonder les énigmes de son moi, et encore moins de dévoiler ses secrets les plus intimes. L’originalité de son entreprise autobiographique, et ce qui lui confère une place à part dans le panorama du genre tel qu’il se pratique à l’époque, tient à cette idée d’un « devoir de solidarité » qui l’anime. Sand affirme son individualité à travers le récit du parcours singulier qui fut le sien, mais non pour s’enfermer dans la souveraineté de son moi : elle a « l’horreur du moi tout seul », comme elle l’écrit à Flaubert. Il s’agit plutôt pour elle de dépasser les limites de son expérience individuelle pour atteindre à une forme d’universel existentiel. Au lieu donc d’exalter sa différence, elle se présente comme une figure dans laquelle pourraient se dessiner les contours d’une identité collective et elle invite ses lecteurs à partager son expérience, en les apostrophant ainsi dans le préambule de son récit : « Écoutez, ma vie, c’est la vôtre ! »
Il n’est pas certains que tous s’y soient reconnus, mais beaucoup de contemporains de Sand ont été profondément touchés par la lecture d’Histoire de ma vie. C’est le cas de Flaubert, qui, dans une lettre à Sand, avoue avoir « lu d’une traite les 10 volumes d’Histoire de ma vie », admiratif de l’universalité de certaines « pages d’une profondeur démesurée », notamment celles consacrée à l’enfance de l’écrivaine (lettre du 22 septembre 1866).
HL - Quel est votre roman préféré de George Sand ?
BD - George Sand a écrit plus de quatre-vingts romans : c’est dire la richesse de son œuvre et la difficulté du choix, d’autant que plusieurs « George Sand » se côtoient dans sa personne et qu’une grande diversité de formes et de pratiques d’écriture se déploient dans son œuvre, ce qui est le fait des grands créateurs. Ainsi, celle qui, faisant œuvre de reporter, publie dans la Revue des Deux Mondes, entre septembre 1870 et février 1871, son Journal d’un voyageur pendant la guerre, n’est plus l’artiste nomade qui, dans les Lettres d’un voyageur, publiées dans la même revue entre 1834 et 1836, exprimait ses interrogations sur sa condition de « poète ». Des constantes subsistent néanmoins entre ces deux œuvres au-delà de leur forme épistolaire, notamment l’expression d’un même désenchantement face à l’état du monde. On pourrait multiplier les exemples de ces écarts, parfois considérables, entre des textes appartenant à différentes étapes de la carrière de Sand, qui témoignent de la pluralité de son œuvre. C’est pourquoi je répondrais à votre question non pas par un seul titre, mais par deux, choisis aux deux extrémités de son parcours littéraire.
Ces deux romans sont Indiana et Nanon. Premier roman publié sous le pseudonyme de George Sand, Indiana paraît en mai 1832 et inaugure la carrière de l’écrivaine par un succès retentissant. Quarante ans plus tard, Nanon, l’un de ses derniers romans, publié en feuilleton dans Le Temps en 1872, entre en résonance, de manière assez singulière, avec cette œuvre inaugurale.
Dans l’un et l’autre, Sand suit le parcours d’une femme « ordinaire » que son sexe, sa condition sociale et son milieu semblent condamner à une existence toute tracée, dont elle paraît ne pas pouvoir s’affranchir. Ces romans ne sont pas « féministes » au sens où ils formuleraient explicitement des revendications relatives à la condition des femmes et à leur assujettissement. Ils le sont cependant par les sujets qu’ils abordent et par la manière dont ils mettent en lumière les inégalités profondes et scandaleuses entre les sexes, quels que soient l’époque, le milieu social et le contexte géographique dans lesquels évoluent leurs héroïnes.
Indiana, roman qualifié de « moderne » par la critique, est avant tout une histoire d’emprise, pour reprendre un terme à la mode aujourd’hui. On y suit le parcours contraint d’une très jeune femme, mariée sans son consentement à un homme autoritaire et violent qui pourrait être son père. Elle succombe ensuite à la séduction d'un jeune homme dont les intérêts matériels ne tardent pas à le conduire à l'abandonner. D'une domination à l'autre, Indiana passe ainsi de la violence conjugale à l'emprise amoureuse. Sand met remarquablement en scène les mécanismes de domination masculine et ce que nous désignerions aujourd'hui comme une forme de « masculinité toxique ». En somme, ce roman de mœurs de 1832 pourrait presque être lu, à nos yeux, comme un roman « MeToo » avant la lettre ! En 1832, toutefois, Sand ne dessine pas de véritable issue pour Indiana qui ne retrouve aucune forme tangible d’autonomie. Elle la laisse finalement remettre son destin entre les mains d'un troisième homme, certes autrement bienveillant que les deux précédents, qui semble néanmoins continuer à organiser sa vie, mais avec son consentement, cette fois.
Dans Nanon, la figuration du féminin se complique, tout comme le contexte dans lequel Sand situe son héroïne, une petite paysanne de la Marche que l’on suit de 1775 à 1864. La différence fondamentale entre ces deux histoires de femme tient à la forme même du récit : c’est Nanon elle-même qui est censée raconter son histoire, puisque Sand a choisi d’adopter la forme autobiographique pour ce roman que l’on pourrait également qualifier d’historique. En imaginant ces mémoires fictifs, George Sand invente la première autobiographie d’une paysanne ! Bien des échos thématiques cependant relient ces deux personnages féminins, malgré tout ce qui les sépare. Toutes deux sont, en tant que femmes, a priori dépossédées de tout pouvoir sur leur existence. Nanon l’est plus encore qu’Indiana, puisqu’elle est pauvre, orpheline, analphabète et sans aucune ressource ni protection. Tout semble joué d’avance pour elle et rien dans sa condition initiale ne paraît lui permettre d’échapper à son destin. Et pourtant, les circonstances historiques – la Révolution de 1789 et l’élan d'émancipation qu'elle suscite –, mais aussi et surtout son profond désir d’instruction et la relation de complicité, à la fois amoureuse et fraternelle, qu’elle noue avec un jeune aristocrate en rupture avec son milieu, vont lui permettre de surmonter les obstacles que l’Histoire et la société ont accumulés sur sa route. Elle parvient ainsi à s’affranchir de toutes ces entraves, individuellement mais aussi collectivement, et devient une femme libre et indépendante, à la tête d’un négoce qui lui permet de subvenir aux besoins de sa famille et de son entourage, tout en vivant en harmonie avec le compagnon qu’elle s’est choisi. Au soir de sa vie, elle prend la plume pour raconter sa propre histoire dans un ultime geste d’autonomie, par lequel elle devient non seulement maîtresse de son existence, mais aussi de son récit, et peut, en quelque sorte, « signer » elle-même sa vie.
La trajectoire émancipatrice de Nanon donne corps aux idéaux sandiens, qui associent étroitement l'accomplissement personnel à l'engagement dans la collectivité, et la liberté individuelle à l'émancipation sociale. D'un roman à l'autre se dessine une même conviction : la liberté des femmes ne saurait se concevoir indépendamment des transformations de la société, pas plus que l'émancipation individuelle ne peut se dissocier d'un mouvement collectif de progrès social. Malgré sa lucidité sur les inégalités fondamentales qui frappent les femmes dans la société de son temps, Sand fait passer d'un roman à l'autre un souffle sinon d'optimisme du moins d'espoir. Elle manifeste ainsi sa confiance dans la force transformatrice de l'histoire et dans la possibilité d'un avenir plus juste, pour les femmes comme pour les hommes. C'est aussi cette confiance, qui donne à ces deux romans lus en diptyque une résonance particulière et les rend si attachants.
En mettant ainsi à l’honneur ces deux romans, je ne peux m’empêcher d’accorder une mention particulière à certains écrits non romanesques où se déploie une écriture poétique d’une grande subtilité, comme les Lettres d’un voyageur. Ces œuvres qui occupent une place plus discrète dans l’immense production de Sand témoignent aussi du fait qu’elle ne fut pas seulement une très grande romancière, mais aussi une artiste complète, qui a su faire vibrer toutes les cordes de la lyre.
HL - Quelle facette de George Sand vous intéresse le plus, de l'amoureuse à la romancière, de l’amie généreuse à la journaliste engagée, de la mère de famille à la femme d’affaires avisée, sans oublier l’artiste rêveuse et poète, la passionnée de la nature, l’auteur de théâtre, etc. ?
BD - Sand m’intéresse, et, je crois, nous intéresse, parce qu’elle est riche de toutes ces identités et que sa personnalité débordante est impossible à saisir pleinement si l’on cherche à la figer dans l’une ou l’autre de ces postures, qui, chacune, ont leur part de vérité. D’ailleurs, celles-ci ne vont pas les unes sans les autres car ce sont leurs subtiles interactions qui créent toute l’alchimie identitaire de cette « femme Protée », comme certains critiques des années 1830 se plaisaient à la qualifier. Il m’est donc particulièrement difficile de distinguer chez Sand l’artiste, l’écrivaine, la femme, la mère l’amante… D’autant qu’elle nous a laissé une œuvre littéraire elle aussi protéiforme, riche de quelque quatre-vingts romans et d’une somme d’écrits très divers, de l’article à l’essai, en passant par toutes sortes de textes, à mi-chemin entre la dissertation et le poème en prose, je pense notamment à ces écrits tardifs sur la nature regroupés sous le titre de Nouvelles lettres d’un voyageur. Il est bien difficile et presque périlleux d’établir une hiérarchie au sein de cette constellation d’écrits, si l’on ne s’en tient pas aux seuls critères habituels du jugement littéraire.
Comble de difficulté : voilà une écrivaine, qui, de son propre fait ou grâce sa descendance, a livré à la postérité tous les outils textuels permettant de suivre et de comprendre, presque en temps réel, le film de son existence ! Ses écrits autobiographiques d’une part et sa correspondance, de l’autre, ne laissent presque rien ignorer de ce que fut la vie, à la fois mouvementée et néanmoins profondément réfléchie, de cette femme. Mais la femme que fut Sand ne serait sans doute pas connue de nous aujourd’hui si elle n’avait été cette romancière fabuleuse, qui n’a cessé de renouveler son répertoire de formes et de thèmes d’inspiration. En retour, l’écrivaine aurait-elle exercé un tel impact sur l’histoire littéraire si elle n’avait offert aux yeux ébahis de ses contemporains et de tous ceux qui leur ont succédé, le spectacle, scandaleux pour certains, prodigieux pour d’autres, d’une femme libre ?
La liberté me semble être le dénominateur commun de toutes ces figures de George Sand. Je dirais donc que c’est l’exercice de la liberté dans tous les domaines de son existence privée et professionnelle qui m’intéresse chez elle. C’est parce qu’elle conquiert, au terme d’une lutte âpre contre son mari et les institutions, son indépendance de femme, affranchie de toute tutelle masculine, qu’elle peut ensuite s’octroyer la liberté d’aimer qui elle l’entend, mais aussi d’écrire ce qu’elle veut faire entendre à ses contemporains. Et cette liberté si précieuse, elle veut la partager avec d’autres, femmes et hommes, qui subissent de diverses manières les poids des injustices sociales. Ce qui fait d’elle, en tant qu’écrivaine aussi bien qu’en tant que femme, une véritable combattante de la liberté. C’est peut-être cette formule que je retiendrai pour expliquer pourquoi son discours comme son œuvre, et toute sa personne, continuent de résonner pour moi aujourd’hui.
Propos recueillis par Hélène Montjean