« La vie de Marcel Proust fut une longue maladie » Par Jacques Letertre
C’est par cette phrase que commence la plaquette que le grand pédiatre Robert Debré a consacrée en 1962 à Marcel Proust. Ses sommeils et ses réveils.
Cette plaquette était destinée aux amis de Robert Debré qui lui avait offert son épée d’académicien lors de sa réception à l’Académie des sciences.
Notre exemplaire, qui est entré dans nos collections à la suite d’un don de la librairie Benoît Forgeot, est dédicacé au doyen P.Martel.
Cet ouvrage avait été commencé pendant la guerre et est paru, rehaussé de cinq pages inédites de Proust sur le sommeil que, sur l’intervention de Bernard de Fallois, Suzy Mante-Proust avait confiées à Robert Debré :
« Ces pages sont extraites d’un des cahiers de travail utilisés par Marcel Proust dans les années qui suivirent la guerre… Celui que nous reproduisons ici et qu’on pourra comparer au texte définitif de la cinquième partie de Sodome et Gomorrhe présente un intérêt supplémentaire », du fait d’une note marginale consacrée au sommeil.
Les problèmes de sommeil chez Marcel datent de l’enfance. Comme le note le professeur Debré : « Son sommeil est médiocre, bien différent de celui de son frère Robert si robuste, si bien équilibré. »
Victime d’une très grave crise d’asthme à l'âge de neuf ans, Proust passera sa vie à chercher la guérison, à consulter les médecins, à essayer de nouveaux remèdes.
« Hanté par la peur de la prochaine crise, le souci d’éviter les causes qui la provoquent, et aussi par la recherche de médicaments préventifs ou apaisants ».
Le besoin de somnifères devient de plus en plus impérieux pour lui. Comme l’écrit Proust lui-même : « Non loin de lui est le jardin réservé où croissent comme des fleurs inconnues, les sommeils si différents les uns des autres, sommeil du datura, du chanvre indien, des multiples extraits de l’éther, de la belladone, de l’opium, de la valériane, fleurs qui restent closes jusqu’au jour où l’inconnu prédestiné viendra les toucher, les épanouir, et pour de longues heures, dégager l’arôme de leur rêve particulier en un être émerveillé et surpris. »
En contrepartie, l’abus de café devient nécessaire pour rester éveillé et stimuler la mémoire.
Comme le note le professeur Debré : « l’asthme et la dyspnée, qui, de paroxystique est devenue permanente, l’insomnie et les narcotiques, l’absence d’hygiène et la claustration, et si elle ne comprenait la mention d’une constitution nerveuse, dont les effets ne cessent de s’aggraver… Mais il n’est pas douteux que certains caractères tout à fait particuliers de l’œuvre et de l’art de Marcel Proust sont liés aux éléments nosologiques de sa vie ».
Proust, que le professeur Debré qualifie par un néologisme « d’insomnique constitutionnel » avait dit à Louis de Robert : « J’ai essayé d’envelopper mon premier chapitre dans des impressions de demi-réveil ».
La confusion entre sommeil, demi-réveil, réveil, s’explique aisément par « l’usage des hypnotiques et par le déroulement de ces nuits, où se succèdent la crainte de l’insomnie et celle de l’étouffement, le sommeil provoqué, trop léger ou trop lourd, le réveil pénible, l’excitation de l’esprit puis de nouveau sommeil ».
Comme le dit Proust, « nous goûtons les fines musiques, les beaux tableaux, mille délicatesses, mais nous ne savons pas ce qu’elles ont coûté à ceux qui les inventèrent, d’insomnies, de pleurs, de rires spasmodiques, d’urticaires, d’asthmes, d’épilepsies, d’une angoisse de mourir qui est pire que tout cela ».
Les cinq pages manuscrites confiés par Suzy Mante-Proust portent le très beau titre : « Pour le sommeil profond », avec la mention en marge : « Penser à mettre cette dictée dans mon testament ».
« Alors de ces sommeils profonds, on s’éveille dans une aurore, ne sachant qui on est, n’étant personne, neuf, prêt à tout, le cerveau vide de cet atavisme qu’est la vie jusque-là… ».
Jacques Letertre