• Le Vin de Paris • . Une nouvelle désinvolte de Marcel Aymé. Par Michel Lécureur

HÔTEL LITTÉRAIRE MARCEL AYMÉ

"Le Vin de Paris". Une nouvelle désinvolte de Marcel Aymé. Par Michel Lécureur

       La nouvelle « Le vin de Paris » est l’une des plus désinvoltes de l’oeuvre de Marcel Aymé. Elle commence par présenter un  vigneron qui n’aimait pas le vin, puis l'auteur l’abandonne en écrivant :

« Il y a même là le sujet d’un roman  vinassier, naturaliste en diable et psychologique aussi, mais je me fatigue d’y penser. Je suis trop enfoncé dans le présent. Il y a de certaines ondes traversières qui me déposent dans l’arrière tête des scories d’époque. Je n’ai pas le coeur à parler de coteaux jolis, ni de vins gais. Conséquemment de quoi, je vais raconter une histoire de vin triste. »

      

       Elle débute en janvier 1945, à Paris, où un certain Étienne Duvilé, « âgé de 37-38 ans, aimait énormément le vin ».  Il avait une femme, deux enfants et un beau-père de soixante-douze ans, « hargneux, capricieux, abandonnant avec arrogance ses quinze cents francs de retraite mensuels à la communauté familiale. » Malgré tout, Duvilé manquait d'argent car son salaire n'était pas élevé et le vin, à l'époque, était rare et cher. On n'en trouvait pas à moins de deux cents francs la bouteille.

 

       Tout était l'objet de disputes entre le gendre et le beau-père, le second reprochant en particulier au premier de ne pas lui donner assez de nourriture pour l'argent qu'il versait chaque mois au ménage. La guerre n'avait fait que multiplier les motifs de conflits entre les deux hommes. Il faut dire que « l'un était républicain-socialiste, l'autre socialiste-républicain,  et l'abîme que creusaient entre eux des opinions aussi opposées était un inépuisable sujet de querelles qui absorbaient toutes les autres. »

 

       Un jour, en allant prendre le métro, Duvilé rêva que des fontaines de vin blanc et rouge l'y attendaient. Après avoir pris conscience que son imagination lui avait peut-être joué un mauvais tour, il rentra chez lui et au cours du repas dominical qui suivit, en posant les yeux sur son beau-père, il aperçut le vieil homme sous une forme intéressante :

« Son torse mince, ses épaules étroites et fuyantes, son cou maigre surmonté d'une petite tête au crâne rubicond lui donnaient à penser. "Je ne rêve plus, se dit-il, on croirait une bouteille de bordeaux. » L'idée lui paraissait saugrenue, il essaya de porter son attention ailleurs, mais malgré lui, et à chaque instant, il jetait sur son beau-père un coup d'oeil furtif. La ressemblance était de plus en plus saisissante. Avec sa calvitie rougeoyante, on aurait juré une bouteille de vin bouché. »

 

Le Vin de Paris de Marcel Aymé. Illustration de Jean-Denis Malclès

       Dès lors, Duvilé fut très prévenant avec son beau-père qui le surprit même à rôder autour de lui, un tire-bouchon à la main.  Ayant rencontré un camarade de régiment, il évoqua quelques bons souvenirs, dont celui d'un sergent qui débouchait les bouteilles d'un coup de tisonnier, en leur cassant « le col au ras des épaules ». Rentré chez lui, au cours du repas qui suivit, il se précipita sur le vieil homme, un tisonnier à la main, et le frappa sur le cou. Le vieillard hurla de douleur et comme un voisin, alerté par les cris de la famille, se précipitait sur lui, il fit face en croyant voir arriver une bouteille de bourgogne. Les deux hommes se poursuivirent ensuite dans la rue et l'histoire se termina au commissariat où Duvilé « manifesta le désir de boire le commissaire ».

       Parvenu à un tel dénouement, Marcel Aymé ne pose pas le point final pour autant. Il se permet le luxe de renouer avec l'histoire  qu'il avait commencée au début de la nouvelle...

 

       D'abord publiée dans la revue Formes et couleurs, en 1946, cette nouvelle a donné son titre au recueil publié l'année suivante. Depuis, elle a été reprise dans les collections de poche et dans le 3e volume des Oeuvres romanesques complètes de La Pléiade.

                                                               Michel Lécureur

 

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