Discours de Catherine Cusset, pour la remise du prix Céleste Albaret 2026 à Denis Olivennes

PRIX LITTÉRAIRE

Discours de Catherine Cusset, pour la remise du prix Céleste Albaret 2026 à Denis Olivennes

Cher Denis Olivennes,

Le dernier dictionnaire que j’ai lu exhaustivement, je vous l’avoue, c’était le Bailly, le dictionnaire franco-grec, pour l’agrégation de lettres classiques en 1985, il y a 41 ans.

Je suis romancière, pas essayiste, pas philosophe, pas historienne, pas linguiste. Je trouve difficile de lire un dictionnaire car ce que j’aime dans un livre c’est son arc narratif, sa cohérence et sa continuité. Devant faire un discours sur votre ouvrage, j’ai pensé que j’allais simplement picorer un article ici et là. Mais cela s’est révélé impossible : une entrée renvoyait à une autre, je ne pouvais pas m’arrêter, j’avais tiré un fil et toute la pelote se déroulait, j’avais envie de tout savoir, pourquoi, comment, quand, où ? J’ai découvert un grand nombre de figures passionnantes et de concepts dont je n’avais jamais entendu parler, et vous avez changé considérablement mon image stéréotypée des Juifs en France. Et pourtant je suis juive par ma mère, donc juive.

J’ai donc à peu près tout lu de ces 700 pages, je n’ose pas affirmer « tout » car il est possible que deux ou trois entrées soient passées entre les mailles.

Vous expliquez dans votre introduction pourquoi vous l’écrivez ; dans le contexte du nouvel antisémitisme montant en France et dans le monde, et de l’anti-sionisme qui se déploie depuis le 7 octobre 2023 et la guerre qui l’a suivi, il vous semble essentiel de rappeler l’histoire des Juifs de France, en citant Péguy : « Si les antisémites connaissaient les Juifs, ils cesseraient de les détester. »

Vous nous prévenez tout de suite que vous nous proposez une promenade subjective et gourmande. Subjective, parce que c’est votre propre histoire, celle de votre père, et de vos grands-parents, qui vous inspire ce dictionnaire. « Il sort tout droit du cabinet d’un amateur, pour qui le judaïsme est une petite musique intérieure. »

Vous écrivez : « J’ai grandi dans une famille où l’amour de la France avait une dimension sacramentelle. Un amour religieux. (…) Mon père (…) a prénommé mon frère aîné François comme Rabelais. Moi, Denis, comme Diderot. Mon plus jeune frère, Frédéric comme Chopin, fils d’un Lorrain et français d’élection. J’ai longtemps cru que cette dilection était propre à ma famille. (…) Mes grands-parents étaient des immigrés qui parlaient encore avec un accent prononcé et une syntaxe (…) approximative. »

Jamais, me semble-t-il, un dictionnaire amoureux n’a autant mérité l’adjectif « amoureux »: vous l’écrivez avec le double amour des Juifs et de la France, et à travers eux, de l’humanité tout entière. Mais surtout, ce que vous racontez, c’est véritablement l’histoire d’amour des Juifs pour la France. Et vous faites une chose magnifique : nous apprendre à voir la moitié pleine du verre — ce qui, entre nous, est peu français.

La première chose qui m’a frappée en lisant ce dictionnaire, c’est l’Histoire : la façon dont vous établissez l’ancienneté des Juifs en France. J’ai trouvé passionnante l’entrée sur les cinq familles : les Juifs comtadins, Juifs du Pape, qui sont sur le sol de France depuis le Ier siècle après Jésus-Christ, présents en Avignon, à Carpentras, à l’Isle-sur-la-Sorgue et à Cavaillon. Les Juifs d’Alsace-Lorraine en Alsace depuis l’an 1000, dispersés dans les campagnes. Les Juifs de Lorraine qui remontent aussi au IXème siècle et qui, appartenant à l’évêché de Metz ou au duché de Lorraine, n’ont pas été touchés par les expulsions. Les Juifs de Bordeaux chassés d’Espagne et du Portugal au XVIème et XVIIème siècles, qui représentent l’aristocratie du monde juif au XIXème siècle. Les Juifs d’Afrique du Nord dont la présence est attestée depuis le IIème siècle. Les Juifs d’Europe centrale et orientale qui émigrent en France à partir des années 1880, un afflux de Juifs de l’Est qui fuient les persécutions de leur pays. Je ne suis pas bonne en maths mais il me semble que cela fait plutôt six familles.

Vous évoquez la colonie juive de Rouen au Ier siècle, dont on a retrouvé des traces ; Rachi, le rabbi Chlomo Ben Itzhak, le grand exégète du Talmud qui vivait à Troyes au XIème siècle ; le Mé’iri, Ménahem Hameiri, précurseur de la tolérance religieuse, né à Perpignan en 1249 ; Cerf Berr, un des premiers à lutter pour l’émancipation des Juifs à l’époque de la Révolution française ; et cette Provence où votre père avait élu domicile, où vous le rejoigniez pendant les vacances quand vous étiez enfant, et où vous visitiez, à côté des ruines romaines et des églises romanes, les vestiges judéo-comtadins, les vieux cimetières, les vieilles synagogues, les vieilles rues aux Juifs.

« Ce midi avait des couleurs grecques, des lignes romaines et des airs de Judée avec ses grands pins de Jérusalem le long des chemins poussiéreux. »

C’est là que votre père vous fit lire, à treize ou quatorze ans, Nicolo-Peccavi ou L’affaire Dreyfus à Carpentras, qui reçut le premier prix Renaudot en 1926, ouvrage d’Armand Lunel, dernier secrétaire du monde comtadin.

Pourquoi ai-je été frappée par cette ancienneté des Juifs de France que j’ai découverte dans votre dictionnaire ? À cause de Proust. Quand j’ai écrit Ma vie avec Marcel Proust, je me suis interrogée sur l’antisémitisme de la plupart des personnages de La Recherche, le baron de Charlus étant le premier d’entre eux, dont le narrateur rapporte les propos ironiques ou cinglants contre les Juifs, que vous citez d’ailleurs à plusieurs reprises.

« À deux pas de la rue des Blancs-Manteaux, il y a une rue dont le nom m’échappe et qui est tout entière concédée aux Juifs (…). C’est tout à fait la Judengasse de Paris. C’est là que M. Bloch aurait dû demeurer. » Cette rue dont Charlus ne se rappelle pas le nom, c’est, dites-vous, la rue des Rosiers, qui reste étonnamment, aujourd’hui encore, la rue des Juifs à Paris : le baron de Charlus serait heureux d’apprendre que c’est justement celle où je demeure.

Dans un autre passage que vous ne citez pas, Charlus, toujours à propos de Bloch, félicite le jeune narrateur d’avoir un ami étranger afin de s’ouvrir l’esprit à d’autres cultures, et le narrateur lui répond qu’il est français. Le baron s’étonne : « Ah, je croyais qu’il était juif. » Il pense que le capitaine Dreyfus ne devrait pas être accusé de trahison, il estime cette accusation ridicule, non parce qu’il est dreyfusard et le croit innocent, mais parce que, Dreyfus étant juif, son pays n’est pas la France, mais la Judée, et le seul pays qu’il pourrait donc trahir serait la Judée. C’est encore Charlus qui se scandalise que les riches Juifs achètent des demeures qui s’appellent toutes « l’abbaye » ou « La commanderie » et dit que cela tient à un curieux goût du sacrilège « particulier à cette race ». Le baron de Charlus n’est qu’un personnage de La Recherche, et l’on a vu que le narrateur répond que Bloch est français, comme Proust, dans la vie, a eu le courage d’écrire à son ami antisémite Robert de Montesquiou qui a inspiré le personnage de Charlus : « Ma mère est juive. »

Ce qui m’a choquée en lisant À la recherche du temps perdu, ce ne sont pas donc pas les propos du baron de Charlus, en accord avec ses idées et son caractère, mais plutôt l'opposition que le narrateur établit tout au long du roman entre Bloch, le juif mal élevé, grossier, indélicat, pleutre et vaniteux, le Juif qui n’est encore assimilé comme Swann, et Robert de Saint-Loup, délicat, bien éduqué, courageux sans s’en vanter — il meurt d’ailleurs au front pendant la grande guerre, après avoir fait des pieds et des mains pour y être envoyé — héritier de siècles d’aristocratie et de paysannerie françaises, de toute une histoire de la France que le narrateur lit à la fois dans sa personne et dans son nom, littéralement poli comme un galet a été poli par la mer, par les siècles des siècles.

Le duc Armand de Guiche,

ami de Proust et un des modèles de Robert de Saint-Loup

Différence qui se reflète jusque dans leur nez : le nez bien français de Robert de Saint-Loup, son nez Guermantes, aiguisé, fin, élégant, dont les narines ressemblent à des ailes de papillon, contraste avec le nez juif de Bloc, un gros nez bien visible au milieu de la figure comme celui d’un personnage de la Commedia dell’arte, de Mascarille, nous dit Proust, c’est à dire du valet fourbe, nez qui est aussi celui de Swann, le Juif assimilé, à la fin de sa vie. Cette différence entre le nez juif et le nez bien français n’est pas sans rappeler La France juive d’Édouard Drumont paru en 1889, bestseller maintes fois réédité.

Dans À la recherche du temps perdu, on a d’un côté l’histoire, l’ancienneté, et de l’autre ce Juif qui se prétend français mais qui vient d’ailleurs et dont la judéité finit par rejaillir à travers un nez qu’il est vain de prétendre dissimuler. Grâce à votre dictionnaire, cher Denis Olivennes, je découvre que les siècles des siècles sont aussi du côté des Juifs en France. Et que Montaigne lui-même, votre auteur préféré avec Pascal, était, comme Proust, demi-juif. J'aurais aimé que vous puissiez en discuter avec Proust. Je sens que notre ami Antoine Compagnon, qui est là, aurait beaucoup à dire sur le sujet.

Bien sûr, l’histoire que vous racontez n'est pas un conte de fées. S’il s’agit d'une histoire d'amour, elle a ses tempêtes. Les problèmes n'ont pas commencé pour les Juifs avec Vichy. Il y a eu les rois de France anti-juifs entre le XIIème et le XIVème siècle. Philippe Auguste les a expulsés en 1182 ; Saint-Louis les a obligés en 1269 à porter la rouelle, ce petit bout d’étoffe qui préfigure l’étoile jaune ; Philippe le Bel les a expulsés en 1306, et Charles le Fou en 1394. Quand la société se modernise, écrivez-vous, l’antisémitisme fabrique un ennemi commun qui l’unit. Cette noire période est contrebalancée par l'attitude du pape Clément VI le Magnifique, le pape des Juifs, qui édicte la bulle « Quandis Perfidiam » en 1348, alors qu'on cherche un coupable pour la grande peste, et qui refuse de les expulser d’Avignon. Et surtout, elle est contrebalancée par ce qui se passe trois siècles plus tard, au moment de la Révolution française.

Pape Clément VI

Un concours lancé par la Société royale des sciences et des arts de Metz en 1785 a pour sujet : « Est-il moyen de rendre les Juifs plus utiles et plus heureux en France ? » L’abbé Grégoire, curé d’Emberménil, un des lauréats du concours, introduit l’idée d’émancipation. En 1782 un fonctionnaire prussien, Dohm, avait déjà proposé l’égalité des droits en écrivant : « Le Juif est homme plus qu’il n’est juif », idée reprise par Mirabeau, Malesherbes et Clermont-Tonnerre. Le 27 septembre 1791, le décret d’émancipation est voté et tous les Juifs deviennent citoyens français, sans avoir à abdiquer de leurs particularités, ce qui produit paradoxalement une forte assimilation.

Vous dites « paradoxalement », mais est-ce si paradoxal ? N’est-ce pas justement l’absence de répression, la tolérance et la liberté qui conduisent au désir d’assimilation ? Vous écrivez : « La Révolution française et la détermination de quelques représentants inspirés à la fois par le christianisme et les Lumières changent non seulement la face de la France, mais celle de l'Europe et du monde. » D'où la phrase que vous citez plusieurs fois : « Heureux comme Dieu en France. » L'émancipation progresse sous l'Empire quand Napoléon dote le culte juif de ses institutions, les Consistoires, et avec la charte de 1830, qui supprime le privilège de la religion d'État accordé au catholicisme. Puis il y a Adolphe Crémieux, cousin de Proust, avocat qui gagne un procès en 1846, mettant fin au serment « more judaico » qui stigmatise les Juifs en leur imposant de prêter serment dans les synagogues lors de leurs procès. En 1870, Crémieux signe le décret portant son nom qui donne la citoyenneté française aux Juifs d'Algérie. Grâce à vous, j'ai compris la confiance des Juifs en l'État français, en 1940, et leur incapacité à croire que la France pouvait démériter des droits humains.

PORTRAIT DE M. CRÉMIEUX, SÉNATEUR, par LECOMTE DU NOUY, 1878. Au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme (Paris)

© RMN - Grand Palais (musée d'art et d'histoire du judaïsme) / Jean-Gilles Berizzi

L’Affaire Dreyfus, toute présente dans l’oeuvre de Proust, et Vichy ont pu faire oublier le rôle exceptionnel qu’a joué la Révolution française. Mais même de ces deux évènements, vous offrez des interprétations positives. À propos de l’Affaire Dreyfus, vous citez la phrase du grand-père du philosophe Emmanuel Lévinas : « Un pays qui se déchire, qui se divise pour sauver l'honneur d'un petit officier juif, c'est un pays où il faut rapidement aller. » En ce qui concerne Vichy et Pétain, vous insistez sur les 75% de Juifs de France qui ont été sauvés, et 85% des enfants juifs, par ces hommes et ces femmes dont certains sont devenus des Justes et dont beaucoup sont restés anonymes. À propos de ces hommes et de ces femmes, qui ont risqué leur vie pour sauver celles d'un autre, d'un Juif, vous parlez de la « banalité du bien », comme Hannah Arendt a parlé de la « banalité du mal » à propos de Eichmann. La France a sauvé vos parents après la Conférence d’Évian en 1938 qui a fermé les frontières et repoussé les réfugiés. Un médecin de Chamonix et son équipe ont sauvé votre père enfant. Ce dictionnaire est l'expression de votre reconnaissance.

« Je ne peux écrire ces lignes que parce qu'un enfant de dix ans, mon père, fut caché pendant la guerre pour le préventorium des Soldanelles, à Chamonix, par le médecin chef catholique Dr Aulanier. » Vous citez son nom comme Proust, dans Le temps retrouvé, cite celui des Larivière, ce couple de cafetiers âgés qui a choisi de renoncer à sa retraite pour aller aider leur nièce dont le mari est mort à la guerre. C’est avec une vraie émotion que Proust les nomme en précisant qu’il s’agit du seul vrai nom dans son œuvre, parce qu’il faut, nous dit-il, rendre hommage au patriotisme et au sens du sacrifice de ces gens humbles. Votre dictionnaire contient la même émotion et a la même humble ambition : nommer pour rendre hommage, soixante ans et quelques après des faits qui ne s’oublient pas.

Jacqueline de Romilly

Votre dictionnaire tout entier tourne autour d'un concept, le franco-judaïsme. C'est un concept, mais ce sont surtout des gens qui peuplent vos pages, des Français juifs qui s’interrogent, ou pas, sur leur double identité. Ils sont si nombreux qu’il est impossible de les nommer tous ici, si nombreux que vous reconnaissez vous-même en avoir oublié quelques uns, et pas des moindres. On les trouve dans tous les domaines : la littérature, la philosophie, la musique, le cinéma, le théâtre, la peinture, la science, les mathématiques, la médecine, le droit, l'industrie, la banque, la religion, la politique. Ils sont partout, comme dirait l’autre. Vous nommez un nombre immenses d'hommes, mais aussi quelques femmes, qu'il faut rappeler ici parce qu'elles sont souvent les oubliées de l'Histoire. Vous ne consacrez pas d’entrée à Simone Veil, peut-être parce qu’elle est trop connue ? Mais à Coralie Cohen, vice-président de la Croix-Rouge, à Mathilde Salomon, directrice du Cours Sévigné, à l'admirable Lucide Dreyfus qui a soutenu son mari et cru en lui, à Jacqueline de Romilly juive par son père et pour Vichy, et à ces deux modèles de Proust, Madame Arman de Cavaillet qui a inspiré Madame Verdurin et qui tenait salon Avenue Hoche, et Madame Strauss née Geneviève Halévy, qui a inspiré la Duchesse de Guermantes et dont le jeune Proust a été amoureux. Il lui a écrit des lettres et des billets qui ont fait votre joie quand vous avez lu cette correspondance il y a trente ans et qui ont renforcé votre sentiment que vous vous étiez trompé de siècle.

Quand vous parlez d'un industriel comme André Citroën, soutenu par la Banque Lazard, vous cherchez à combattre la caricature du juif cupide en montrant l’austérité de sa vie et de son parcours exaltant une valeur : le travail. Dans le goût des Juifs riches pour les oeuvres d’art, dans leurs collections et leurs donations aux musées, vous voyez une déclaration d'amour à la France, à travers son art. Vous vous demandez pourquoi tant de Juifs excellent dans leur domaine, et vous voyez dans cette excellence un lien avec le désir d'intégration et le patriotisme. Vous vous étonnez du nombre de prix Nobel proportionnellement au pourcentage de Juifs dans la population. Vous pensez que le grand nombre de médecins juifs s'explique par la double dimension d'altruisme et d'intégration sociale.

Vous pensez également que l'appartenance a une minorité, à une race proscrite et persécutée, comme dit Proust à propos des Juifs et des homosexuels dans une comparaison célèbre que vous citez et qui révèle sa tolérance et sa compassion, a développé chez les Juifs la sensibilité artistique. Vous demandez à votre grand-mère, Baba, pourquoi il y avait tant de Juifs au Parti communiste, et elle vous répond : « Nous étions deux fois brimés, comme travailleurs et comme Juifs. La France était l'autre pays de la Révolution. Heureux, dit-elle, pas comme Dieu en France, mais comme les droits de l'homme en France. »

Vous évoquez Léon Blum, le grand homme de votre père avec De Gaulle, premier chef d'État socialiste et juif, dans cet ordre, dites-vous. Vous professez votre admiration pour Pierre Masse et Léon-Maurice Nordmann, deux avocats dont l’un est mort à Auschwitz et dont l’autre fut fusillé au Mont-Valérien. Ce deuxième fut le camarade à la fac de droit de ma grand-mère juive Suzanne, née comme lui en 1908. Vous mettez en valeur le courage et le patriotisme de ces Français juifs et vous citez quelques phrases terriblement émouvantes. Celle de Pierre Dac à Philippe Henriot en 1944 : « Au cimetière de Montparnasse, (…) arrêtez-vous devant la 10e tombe de la 6e rangée. C'était mon frère, mort pour la France à l'âge de 28 ans. Voilà, Monsieur Henriot, ce que cela signifie pour moi, la France. »

Celle de la fille de Georges Mandel assassiné par la milice, à Pétain en 1944 : « Le nom que j'ai l'immense honneur de porter, vous l'aurez immortalisé. (…) Il servira d'exemple à la France et l'aidera à se retrouver sur le chemin de l'honneur et de la dignité, aussi suis-je fière de signer Claude Georges-Mandel. » Celle de Romain Gary : « Je n’ai pas une goutte de sang français, mais la France coule dans mes veines. »

Marc Bloch

Celle de Marc Bloch, philosophe qui entrera prochainement au Panthéon : « Je suis juif par la naissance. Je n’en tire ni orgueil ni honte. Je ne revendique mon origine que dans un cas, en face d'un antisémite. (…) La France est la patrie dont je ne saurais déraciner mon coeur. J'y suis né, j'ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, je me suis efforcé de la défendre de mon mieux. » Marc Bloch, dont vous dites que le testament est le manifeste du franco-judaïsme.

Et vous parlez de cet humour juif qui rejoint l'esprit français, l'ironie française, quand vous citez le poète Tristan Bernard répondant à un Maurassien qui le félicitait sur le patriotisme des Israélites pendant la Grande Guerre : « C'était bien naturel, car c'était une guerre juive, je veux dire une guerre d’usure. » C'est une phrase que Proust aurait adorée, et il y a sans doute beaucoup d’humour juif dans son exquise ironie française et son autodérision. Il est un produit du franco-judaïsme.

Je crois n'avoir jamais vu autant de récurrences des mots « patriotisme » et « patrie » que dans votre dictionnaire qui défend pourtant des valeurs qui sont celles des droits humains, celles de la gauche, et un esprit de tolérance et de justice à la fois français et juif. Je suis touchée par ces nombreuses déclarations de patriotisme qui expriment une vraie humilité, presque une prière. « Français, Juif. » Dans cet ordre, insistez-vous, et répétez-vous plusieurs fois, à propos de Léon Blum, à propos du Rabin Zadoc Kahn enterrant un jeune militaire tué en duel par un antisémite : « Quel deuil pour l’armée ! Quel deuil pour la France ! Quel deuil pour le judaïsme français ! »

Quand vous citez Marc Bloch qui dit ne se revendiquer Juif que face à un antisémite, cela ne signifie pas que l’antisémite fait le Juif. Vous ajoutez, citant Bernard-Henri Levy, que c’est une mauvaise interprétation de Réflexions sur la question juive de Sartre, paru en 1946 : « Sartre dit qu’être juif, c’est être jeté dans une situation. Une situation, en bon sartrisme, ça veut dire un conditionnement, mais ça veut dire aussi une issue, une échappée hors de ce conditionnement. » S’échapper en assumant, c’est le Juif authentique, soit en se faisant gloire de ce qui lui est imputé à crime, soit en rejetant le particularisme auquel on vous assigne pour entrer dans l’universalisme, écrivez-vous.

Qu'est-ce que c’est, être juif ? La question sous-tend tout votre dictionnaire. Pas une religion, vous le savez, vous qui n'en avez pas ; ni une race, puisque les juifs sont de plusieurs races ; ni une nation. Alors ? Vous vous interrogez sur le fait juif, qui est une réalité : quelque chose à quoi on n'échappe pas et qui revient avec le temps, comme le nez juif de Swann dans La Recherche.

Voici quelques unes des réponses que vous apportez. Pierre Mendes-France, figure morale de la gauche française (et autre camarade de ma grand-mère sur les bancs de la fac de droit), écrit : « Je n'ai pas reçu l'éducation religieuse, mais j'ai toujours su que j'étais juif. Ce n'est pour moi ni un fait religieux ni un fait racial. Alors qu'est-ce que c'est exactement ? Je ne sais pas. C'est une sensation, une sensibilité très forte que j’éprouve, et donc une réalité. »

Vous citez Kafka : « Qu’ai-je de commun avec les Juifs ? C'est à peine si j'ai quelque chose de commun avec moi-même. » Mais justement, qu’y a-t-il de plus juif que ce questionnement et cette inquiétude ? À propos du poète André Suarès, vous parlez de son impossibilité d'être à sa place quelque part, de son inquiétude essentielle. A propos d’Emmanuel Lévinas que vous êtes allé écouter, jeune homme, vous écrivez : « Le fait juif ne se réduit ni à une race, ni à une nation, ni à un peuple. Il a potentiellement une dimension universelle. L’éthique est sa marque propre. (…) Le point clé de cette sagesse est la responsabilité pour autrui. » Vous citez le Talmud : « Quiconque sauve une vie humaine sauve l'univers entier. »

Bernard Lazare

Enfin vous évoquez Bernard Lazare (1865-1903), oublié de l'histoire, que Charles Péguy désigne comme l'un des grands prophètes d'Israël, né à Nîmes en 1865, un des premiers à s'engager en faveur de Dreyfus. Vous parlez du judaïsme de Lazare, qui n'est ni une religion ni une race. Ce sont des traditions, les sensibilités, des idées communes, autrement dit, c'est une nation. L'antisémitisme démontre qu'elle est inassimilable. Il faut donc cultiver le nationalisme juif, pense Lazare à la fin de sa vie. Lazare, un des premiers sionistes français, ouvre le chemin que la France parcourt de son époque à la nôtre.

Car, vous dites, tout a changé depuis le 7 Octobre. Aujourd'hui, « est juif celui qui se sent concerné de manière essentielle par le destin menacé d’Israël. » L'époque n'est plus à la modération à la Montaigne et à la tolérance. Qui, aujourd’hui, entendra les paroles de Raymond Aron, un des derniers produits du franco-judaïsme, qui pensait que tenir les Arabes en respect par la force était une illusion dangereuse, que le seul objectif raisonnable que devait poursuivre Israël était la réconciliation, et que la seule solution au conflit était celle à deux États, dont Israël devait prendre l'initiative afin de rompre le cycle infernal ? Quant à Mendes-France, il a mis en garde, après 1967, contre l'occupation des territoires palestiniens, jugeant qu'elle corrompait Israël comme les colonies l'avaient fait de la France. Comme nous en sommes loin aujourd’hui !

Raymond Aron © Roger-Viollet

Votre Dictionnaire amoureux des Juifs de France, magnifique hommage à la France et aux Juifs de France (dans cet ordre) est sans doute, dites-vous, le tombeau du franco-judaïsme, son Kaddish. Il faut espérer que non. Il faut espérer que beaucoup de Français, juifs et non-juifs achèteront votre dictionnaire, se plongeront dans sa lecture et penseront avec vous : « Ma seule foi véritable et la tolérance. Mais j'aime mon pays, et son rapport avec ses Juifs me conforte dans cette affection profonde pour son histoire, sa géographie, ses arts et ses idées. »

Cher Denis Olivennes, merci.

Catherine Cusset

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