“Sur les pas de Proust au cimetière Montmartre” en compagnie de Claude Schwab.

Reportage réalisé grâce aux photos prises par Leyla Guz.

 

” Le soleil était au rendez-vous ce mardi 10 mai pour la promenade intitulée : “Marcel Proust au cimetière….Montmartre !”

Notre première visite fut consacrée au peintre Jean Béraud, témoin de Proust lors de son duel avec Jean Lorrain.

 

 

L’occasion était toute trouvée pour évoquer les nombreux condisciples de lycée du petit Marcel ; on se souvient de la toile de Béraud : la sortie du lycée Condorcet, rue Caumartin. Plusieurs devinrent ses amis des années durant (même s’il y eut parfois des éclipses ! ) : Daniel Halévy, Jacques Bizet, Robert Dreyfus, Horace Finaly, Raoul Versini, Fernand Gregh….

 

“Le lycée Condorcet ne fut jamais un bagne. Il ressemblait, en ce temps-là‌, à une sorte de cercle dont l’attrait était si subtil que certains élèves – Marcel Proust par exemple et mes autres amis – tâchaient souvent d’arriver en avance sur l’heure réglementaire : tant nous étions impatients de nous retrouver et de discourir sous les maigres ombrages des arbres ornant la cour du Havre, en attendant le roulement de tambour qui nous conseillait, plutôt qu’il ne nous imposait d’entrer en classe. La discipline n’était pas cruelle, elle paraissait même un peu trop relâchée à nos familles. Mais ce qui inquiétait surtout les parents, c’était le voisinage du légendaire passage du Havre, considéré par eux comme l’antre des séductions funestes. Il me semble que leurs craintes étaient vraiment excessives : je ne me souviens même pas d’y avoir fumé mes premières cigarettes dans ce passage, où je n’ai jamais su découvrir d’autres tentations qu’une papeterie très achalandée, dont nous eussions été désireux d’acquérir toutes les “fournitures de collège”, et la boutique d’un confiseur qui vendait des caramels incomparables.”

Robert DREYFUS, Souvenirs sur Marcel Proust

 


La sortie du lycée Condorcet par Jean Béraud. Vers 1903. © Musée Carnavalet

 

Yves Curé évoqua ensuite devant la tombe de Philippe Soupault, les relations très contrastées entre Proust et les surréalistes. Si Soupault aimait la Recherche, en revanche ce ne fut pas le cas d’Aragon… Quant à André Breton, correcteur un temps chez Gallimard, il laissa passer (volontairement ?) bien des fautes typographiques dans les épreuves de Du côté de Guermantes, au grand dam de l’auteur !

 

« Marcel Proust réussit toujours à m’étonner. Vers six heures du soir, au coucher du soleil, on apportait sur la terrasse du grand hôtel de Cabourg un fauteuil de rotin. Pendant quelques minutes, ce fauteuil restait vide. Le «personnel» attendait. Puis Marcel Proust s’approchait lentement, une ombrelle à la main. Il guettait sur le seuil de la porte vitrée la tombée de la nuit. Lorsqu’ils passaient près de son fauteuil, les grooms se parlaient par signes comme les sourds-muets. Puis les amis de Proust s’approchaient. Ils parlaient d’abord du temps et de la température. À cette époque – c’était en 1913 – Marcel Proust craignait ou semblait craindre le soleil. Mais c’est le bruit surtout qui lui faisait horreur.

Tous les habitants de l’hôtel racontaient que M. Proust avait loué cinq chambres au prix fort. L’une pour y habiter, les quatre autres pour y «enfermer» le silence.

Quand, fasciné, je m’approchais de lui pour le regarder, il m’adressait la parole parce qu’il avait appris que j’étais le fils d’une de ses jeunes filles en fleurs. Il me parlait souvent d’un cours de danse qui se donnait dans un appartement de la rue de Ville-l’Evêque.

– C’est là que j’ai rencontré votre mère, votre tante, elle s’appelait Louise, n’est-ce pas? Je vois ses yeux, les seuls dont on pouvait dire qu’ils étaient violets.

Il parlait beaucoup de sa jeunesse, des coïncidences, des rencontres, des regrets. Son sourire était jeune, ses yeux profonds, son regard las, ses gestes lents. » …

Philippe Soupault, « Profils perdus », Mercure de France, 1963

 


Françoise Schwab choisit d’être devant le cénotaphe d’Emile Zola pour parler de l’Affaire Dreyfus : Marcel (tout comme sa mère et son frère Robert) furent d’ardents défenseurs de Dreyfus, ne croyant absolument pas à la culpabilité de l’officier, mais Proust craignait de desservir la cause s’il multipliait les initiatives.

“Depuis un mois, sa vie était changée…Le matin, il (Jean Santeuil) partait de bonne heure pour arriver à la Cour d’assises au procès Zola, emportant à peine quelques sandwiches et un peu de café dans une gourde et y restant, à jeun, excité, passionné, jusqu’à  cinq heures ; le  soir quand il revenait dans Paris au milieu de gens qui n’étaient pas dans cet état physique, si doux, de ceux dont la vie est brusquement modifiée par une excitation spéciale, il éprouvait bien de la tristesse et de l’isolement à sentir cette vie excitante tout à fait finie”

Marcel Proust, Jean Santeuil

 

Devant la chapelle du producteur Humbert Balsan, qui a un petit rôle dans le film Un amour de Swann, nous avons abordé le vaste thème des adaptations de la Recherche au cinéma : tant celles qui aboutirent (Schlondorff, Ruiz, Companeez) que celles qui, hélas, ne virent jamais le jour (Visconti, Losey…).

“Ce qui aurait dû s’exprimer dans ce film fantôme, À la recherche du temps perdu porté à l’écran par Luchino Visconti, nous sommes nombreux à en avoir rêvé, à penser, comme Antoine Compagnon que “le metteur en scène de Senso, du Guépard ou de l’Innocent eût probablement mieux tenu à l’équivoque de l’œuvre de Proust, à cheval entre deux siècles” que les cinéastes qui se sont essayés à l’exercice périlleux de l’adaptation de Proust. Cette fascination s’explique en partie par la distribution, qui promettait d’être prestigieuse. Marlon Brando aurait joué le baron de Charlus… et puis Alain Delon aurait été le narrateur, Silvana Mangano, la duchesse de Guermantes, Simone Signoret, Françoise…Les rumeurs les plus folles circulèrent autour de la participation inespérée de Greta Garbo, la plus grande des divas, dans le rôle de la plus grande des aristocrates de la Recherche, la reine de Naples…”
Florence Colombani, Proust-Visconti, Histoire d’une affinité élective. 

 


Arrêt indispensable aussi chez Stendhal, admiré par Proust (à un degré moindre que Balzac) :

De Madame de Villeparisis au Narrateur :
” C’est comme les romans de Stendhal pour qui vous aviez l’air d’avoir de l’admiration. Mon père qui le voyait souvent chez M. Mérimée – un honnête talent au moins celui-là – m’a souvent dit que Beyle (c’était son nom) était d’une vulgarité affreuse, mais spirituel dans un dîner et ne s’en faisant pas accroire pour ses livres. Du reste vous avez pu voir par vous-même par quel haussement d’épaules il a répondu aux hommages outrés de M. de Balzac. En cela du moins, il était homme de bonne compagnie.”

Marcel Proust, À l’ombre des Jeunes Filles en fleurs

 

… puis devant la tombe des frères Goncourt où nous avons évoqué les deux pastiches consacrés par Proust à Edmond de Goncourt. L’un, situé au début du Temps retrouvé, met en scène Edmond dans le salon des Verdurin tandis que l’autre est l’un des neuf pastiches ayant trait à l’affaire Lemoine, fait divers qui défraya la chronique en 1907 :

” Je me réveille de ma sieste de quatre heures avec le pressentiment d’une mauvaise nouvelle, ayant rêvé que la dent qui m’a fait tant souffrir quand Cruet me l’a arrachée, il y a cinq ans, avait repoussé. Et aussitôt Pélagie entre, avec cette nouvelle apportée par Lucien Daudet, nouvelle qu’elle n’était pas venue me dire pour ne pas troubler mon cauchemar : Marcel Proust ne s’est pas tué, Lemoine n’a rien inventé du tout, ne serait qu’un escamoteur pas même habile, une espèce de Robert Houdin manchot. Voilà bien notre guigne ! Pour une fois que la vie plate, envestonnée d’aujourd’hui, s’artistisait, nous jetait un sujet de pièce ! ”
Marcel Proust Pastiches et Mélanges : l’Affaire Lemoine dans le Journal des Goncourt

 

 

 

… avant de saluer le peintre Gustave Moreau que Proust tenait en grande estime et Théophile Gautier dont il lisait et relisait Le Capitaine Fracasse

” La maison de Gustave Moreau maintenant qu’il est mort va devenir un musée. C’est ce qui doit être. Déjà, de son vivant, la maison d’un poète n’est pas tout à fait une maison… Sa maison est à moitié église, à moitié maison du prêtre. Maintenant l’homme est mort, il ne reste plus que ce qui a pu se dégager du divin qui était en lui. Par une brusque métamorphose, la maison est devenue un musée avant même d’être aménagée… Peu à peu les tableaux encombraient toutes les chambres et il n’y en avait plus que très peu où se réfugiait l’homme qui voulait dîner, recevoir ses amis, dormir. Peu à peu se raréfiaient les moments où il n’était pas envahi par son âme intérieure, où il était encore l’homme qu’il était aussi. Sa maison était déjà presque un musée, sa personne n’était presque plus que le lieu où s’accomplissait son oeuvre. ”
Marcel Proust, Notes sur le Monde mystérieux de Gustave Moreau

 

14 heures approchant à grands pas, nous ne pûmes qu’apercevoir la chapelle de la famille Halévy.

Ce thème de Proust au cimetière Montmartre- surprenant à première vue – n’était donc pas totalement épuisé après trois heures de déambulation !”

 

Claude Schwab