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“Artistes à Montmartre, lieux et ateliers mythiques”

Telle une invitation au voyage, l’exposition “Artistes à Montmartre, lieux et ateliers mythiques” nous incite à remonter le fil du temps pour revivre l’effervescence artistique qui anima la Butte au tournant des XIXe et XXe siècles. Depuis la fin de la Commune jusqu’aux avant-gardes, se succèdent dans ce quartier à l’atmosphère encore campagnarde d’un village aux portes de Paris, de nombreux peintres, graveurs, affichistes ou décorateurs, attirés par les prix modiques des loyers et l’esprit de liberté qui règne ici.

Affiliés aux mouvements naturaliste, impressionniste, nabi, fauve ou cubiste, ils allaient tour à tour faire de Montmartre un haut lieu de création artistique. Riche de 150 œuvres (peintures, dessins, gravures et photographies), le parcours, remarquablement didactique, est ainsi ponctué de treize sections correspondant à autant d’endroits mythiques du quartier, avant tout ateliers et maisons d’artistes, mais aussi cirques et cabarets, sources inépuisables d’inspiration.

Situé au 12, rue Cortot le musée de Montmartre fait lui-même partie de ces lieux emblématiques, puisque Auguste Renoir s’y installa en 1876, pour pouvoir peindre à proximité le fameux moulin de la Galette, qui allait lui inspirer une de ses œuvres les plus célèbres. De 1906 à 1909 y travaillerait aussi Emile Bernard, l’un des représentants avec Gauguin de l’école de Pont-Aven, tandis qu’à partir de 1910, et jusque dans les années 60, prendrait place dans l’aile gauche de l’immeuble l’artiste d’origine grecque Démétrius Galanis. Peintre et graveur, il passa maître dans l’art de la caricature et publia de nombreux dessins dans les revues satiriques de l’époque, dont l’Assiette au beurre. En 1912, Suzane Valadon y élut domicile à son tour, avec son fils Maurice Utrillo. Ils seraient bientôt rejoints par son amant André Utter, pour former en raison de leurs relations houleuses “le trio infernal”, évoqué dans l’une des sections du second étage de l’exposition.

Pierre-Auguste Renoir, Nu de femme se levant

 

Maurice Utrillo, 12, rue Cortot

Certains lieux définitivement disparus s’offrent à nouveau au regard, ainsi le fameux Maquis, dessiné en 1897 par l’artiste tchèque Frantisek Kupka, dans son “Panorama de la Butte”. En contrebas du Sacré-Cœur et du moulin de la Galette, celle-ci laissait place alors à un vaste terrain vague avec des habitations de bric et de broc, refuge des pauvres, des humbles, mais aussi des chats.

 Frantisek Kupka, Panorama de la Butte, 1897

 

Le Suisse Théophile-Alexandre Steinlein en recueillit tant et tant dans son atelier du 73, rue Caulaincourt que celui-ci fut rebaptisé le Cat’s cottage. C’est d’ailleurs ici qu’il dessina en 1896 l’affiche devenue l’un des symboles de Montmartre “Tournée du Chat noir de Rodolphe Salis”. Une autre étape de l’exposition rappelle elle aussi le célèbre cabaret, avec au 20, rue Véron l’atelier d’Adolphe Willette, décorateur attitré du Chat Noir. Daté de 1882, son énigmatique tableau “Zut ! V’là l’printemps” fait référence au cercle “Zut” dont les membres, poètes et artistes, à l’image d’Arthur Rimbaud, affichaient un cœur rebelle et une vie de bohème.

Adolphe Willette, Zut ! V’la l’printemps – 1882

 

Au 5, rue de Tourlaque, le visiteur s’arrête chez Henri de Toulouse-Lautrec, figure incontournable de la Butte, qui a immortalisé entre autres le poète et chanteur Aristide Bruant. Au fil du parcours, on apprend d’ailleurs qu’en référence à l’épisode biblique de Suzanne et les vieillards, c’est Toulouse-Lautrec qui surnomma Marie-Clémentine Valadon Suzanne. Modèle, avant d’être peintre, elle posait en effet alors pour des artistes bien plus âgés qu’elle.

Dans la salle consacrée au Lapin agile est exposé le fameux “Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique”, peint par un certain Joachim-Raphaël Boronali… alias l’âne Lolo, appartenant au père Frédé, propriétaire du cabaret. Le 11 mars 1910, la toile fut présentée en effet au Salon des indépendants et trouva même acquéreur. Imaginé par Roland Dorgelès pour ridiculiser la célèbre institution, le canular ne fut révélé que le 1er avril suivant. L’animal sur la queue duquel on avait fixé un pinceau devint ainsi à son tour l’un des célèbres artistes de la Butte !

Dans ce quartier si propice à la création, les peintres se regroupent bientôt dans des ateliers-résidence. Au 22, rue Tourlaque se dresse la Cité des fusains à partir d’ateliers récupérés à l’Exposition Universelle de 1889. On y retrouve Pierre Bonnard, Max Ernst, Jean Arp ou encore Joan Miro.

Pierre Bonnard, La Revue Blanche, 1894

Au Bateau-Lavoir se succèdent entre 1892 et 1930, plusieurs dizaines d’artistes, parmi lesquels Maxime Maufra, Pablo Picasso, Kees van Dongen, Amedeo Modigliani, mais aussi des écrivains tels Pierre Mac-Orlan, André salmon, Pierre Reverdy et Max Jacob. Le poète originaire de Quimper était aussi artiste-peintre, comme en témoigne ici son “Château des Brouillards” (1918), autre demeure célèbre de la Butte, où passèrent de nombreux écrivains, dont Gérard de Nerval.

 

 Max Jacob, Château des Brouillards, 1918

 

La promenade imaginaire prend fin 2, impasse Girardon, dans l’atelier du peintre Gen Paul (1895-1975), enfant de la Butte, qui fut initié à la gravure par Eugène Delâtre (1864-1938), dont l’adresse, au 87, rue Lepic, est évoquée aussi dans le parcours de l’exposition. Non loin de là, au 86 bis rue Lepic, Gen Paul avait l’habitude de déjeuner “Chez Pomme”, chanteuse de cabaret, propriétaire du restaurant auquel elle donna son nom d’artiste.

Maurice Liberti, Pomme ou Eugénie de Montfaucon, 1937

 

Tel un hommage à notre écrivain préféré, l’exposition s’achève par une citation de Marcel Aymé, ami du peintre, qu’il fait apparaître plusieurs fois dans ses nouvelles :

“Du plancher au plafond, c’était toujours le même entassement de toiles, de cadres, de livres, de cartons bourrés éventrés, de bidons, de palettes encroûtées, de bouteilles d’huile, de torchons sous lesquels avaient depuis longtemps disparu le piano et d’autres meubles dont Paul lui-même ne soupçonnait pas l’existence.”

(extrait de la nouvelle Avenue Junot, dans En arrière de Marcel Aymé, @ Editions Gallimard)

Solveig Conrad Boucher