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Sylvain Tesson au Swann pour la soirée Raskar Kapac du 6 septembre 2019

 

 

« Et l’on accueillera ce compagnon dont la présence était sûre, mais la visite incertaine. »

Sylvain Tesson – La Panthère des neiges

 

 Même s’il a cessé l’escalade nocturne de nos cathédrales, Sylvain Tesson continue à partir vers ces endroits improbables dont il a le secret, bivouaquer sur les bords du lac Baïkal ou dans les hauts plateaux du Tibet, sur les toits du monde.

 Il propose une théorie intéressante pour expliquer sa présence fréquente dans ces paysages désolés : « Etant neurasthénique, il me fallait des steppes. Peut-être y aurait-il eu là une théorie géo-psychologique à bâtir. Les hommes accorderaient leur goût géographique à leurs humeurs. Les esprits légers aimeraient les prés fleuris, les cœurs aventureux les falaises de marbre, les âmes noires les sous-bois de la Brenne, les êtres plus épais les socles granitiques. »

 Tesson est une âme complexe car il aime aussi arpenter en France des chemins noirs que personne n’emprunte plus et gravir avant l’aube et les premiers touristes l’escalier des tours Notre-Dame pour réparer son corps abîmé par une chute.

 Au cours de chacun de ses voyages, il nous emmène avec lui grâce à un art de l’écriture capable de nous donner l’illusion de sillonner le monde à ses côtés. Il se rend cette fois au Tibet à l’invitation du photographe animalier Vincent Munier, un artiste qui ne croit pas que sa vocation consiste à délivrer un message au monde en photographiant les symptômes d’un désastre écologique planétaire. Il déclare au contraire : « Je traque la beauté, je lui rends mes devoirs. C’est ma manière de la défendre. ».

 La panthère des neiges a ses habitudes près des sources du Mékong. Et Tesson de nous gratifier d’un clin d’œil proustien à propos des noms de lieux : « Le seul nom de Mékong justifiait le voyage. Les noms résonnent et nous allons vers eux, aimantés. Ainsi de Samarcande et d’Oulan-Bator. Pour d’autres, Balbec suffisait. » Pour lui, ce serait « Baïkal, mon haut lieu » et le plateau du Chang Tang. C’est là, au pied des monts Kunlun, à 4000 mètres d’altitude et par -25°C, que nos deux poètes se mirent ensemble à l’affût de la beauté.

 Mais qu’est-ce que l’affût ? Tesson répond en plusieurs temps. D’abord, « l’affût est une foi modeste » car les bêtes existent, « ce sont des dieux déjà apparus » et il suffit de les attendre. Mais aussi, « l’affût était une prière » car « en regardant l’animal, on faisait comme les mystiques : on saluait le souvenir primal ». Enfin, et surtout, « l’affût était un mode opératoire. Il fallait en faire un style de vie ».

 D’écrivain voyageur en mouvement, Tesson se veut désormais un disciple de la patience, « vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée », un contemplatif capable de souffrir les affres du froid et de l’attente. Il trouve même un plaisir tout proustien à guetter sa panthère – ou à se savoir surveillé par elle : « L’idée qu’elle était là et que nous l’avions vue, qu’elle nous voyait peut-être et qu’elle pouvait surgir suffisait à supporter l’attente. Je me souvenais que le Swann de la Recherche, amoureux d’Odette de Crécy, tirait contentement de la simple certitude qu’elle pouvait se trouver près de lui quand bien même ne la rencontrerait-il pas. (…) « Même avant d’y voir Odette, même s’il ne réussissait pas à l’y voir, quel bonheur il aurait eu à mettre le pied sur cette terre, où ne sachant pas l’endroit exact, à tel moment, de sa présence, il sentirait palpiter partout la possibilité de sa brusque apparition… ». La possibilité de la panthère palpitait dans la montagne. Et nous ne demandions qu’à elle de maintenir une tension d’espérance suffisante pour tout supporter. »

 Evidemment, sa récompense suprême fut de rencontrer la panthère des neiges et de s’émerveiller de sa présence : « C’était l’apparition ». On pense au Frédéric de L’Education sentimentale, saisi devant la vision de Madame Arnoux ou à Rimbaud qui fit asseoir la Beauté sur ses genoux.

 Mais Tesson ne s’adonne pas seulement à la contemplation, occupé à déplorer ce qu’il considère comme l’un des problèmes majeurs du monde actuel. Aujourd’hui, l’homme s’est détourné de la beauté et détruit « le poème de la création » pour célébrer ses nouveaux dieux, « le développement humanitaire et l’aménagement du territoire ». Après le chien et le yack, l’homme s’est domestiqué lui-même : « Les animaux incarnent la volupté, la liberté, l’autonomie : ce à quoi nous avons renoncé. ».

 Alors des artistes comme Munier se tournent vers le monde animal à la recherche de la beauté oubliée pour la redonner aux autres hommes. « Rien que les bêtes », propose Tesson en pastichant Paul Morand.

 Mais il n’ignore pas le règne intellectuel et artistique de l’homme ; sans lui, « nous n’aurions pas eu le triple concerto de Beethoven » s’amuse Tesson. Le rôle éternel du poète est bien de rappeler à l’homme l’importance de la contemplation ; à charge pour l’artiste de ne pas oublier sa vocation en chemin. « Les génies de l’humanité étaient des hommes qui avaient choisi une voie unique, sans dévier. Hector Berlioz voyait dans l’« idée fixe » la condition du génie. Il soumettait la qualité d’une œuvre à l’unité du motif. Si l’on voulait passer à la postérité mieux valait ne pas butiner. »

 Heureusement pour nous, Sylvain Tesson assume pleinement sa vocation d’écrivain et de poète. A nous d’entendre son invitation, de le lire et de nous émerveiller à sa suite.

Hélène Montjean

 

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