Entretien avec Julien Paganetti, fondateur et dirigeant d’Autographes des siècles

 

Julien Paganetti, fondateur et dirigeant d’Autographes des siècles

 

HL- Pourriez-vous nous raconter votre parcours personnel de jeune autodidacte passionné d’art et de culture jusqu’à la naissance de votre galerie de lettres autographes signées et de manuscrits originaux, intitulée « Autographes des siècles » ?

JP – Par atavisme, j’ai fondé, à l’orée de mes 20 ans, une entreprise dans le domaine du bâtiment et des échafaudages. Ce ne fut pas la meilleure idée de ma vie, sans nul doute, et j’ai ainsi travaillé durant dix ans, sans aucun épanouissement, dans un quotidien sans culture, à diriger des dizaines d’hommes que je ne comprenais pas. Malgré le succès de cette entreprise, j’ai réalisé que ce n’était aucunement la vie que je souhaitais vivre. J’ai ainsi tout plaqué, sans regrets et sans savoir quel serait mon futur. Je n’avais alors que la volonté d’être libre, de ne dépendre de personne, de faire de mes passions pour la littérature et la peinture un métier, et de me mouvoir au mieux dans le monde des arts, de la connaissance et de l’esthétisme.

En 2006, une lettre de Victor Hugo est venue jusqu’entre mes mains et ce fut la révélation de ce qui allait devenir mon métier, expert et marchand de manuscrits.

 

 

 

« Sois bénie dans ton berceau ; sois bénie dans ta vie ; sois bénie dans le ciel.”
Victor Hugo

 

 

HL – Vous semblez avoir une prédilection particulière pour les manuscrits des romanciers du XIXe siècle, avec en tête, Gustave Flaubert, George Sand et Victor Hugo ; deux lettres de Flaubert à Mme Sandeau ont récemment rejoint les collections de la Société des Hôtels Littéraires grâce à vous. Cette inclination est-elle liée à des souvenirs de lecture ou à une admiration pour les qualités humaines de ces grands écrivains ?

JP – Le XIXe siècle est à mes yeux le plus fascinant de tous, à tous points de vue : l’histoire, la science, les découvertes, les arts et la littérature offrent, en ce siècle, des piments particuliers. Je pourrais vous citer cent artistes du XIXe qui figurent dans mon panthéon personnel et il est vrai que Victor Hugo et Gustave Flaubert s’y trouvent en haute place.

  Hugo, c’est le grand homme par excellence, à la fois complexe, paradoxal et brillant : le poète merveilleux des Contemplations, le père détruit par la noyade de Léopoldine, le grand combattant de l’élévation humaine, l’utopiste insoumis, le dessinateur hors-pair et bien sûr le créateur d’un des diamants de la littérature française, Les Misérables.

  Flaubert m’émeut particulièrement. J’aime son ardeur au travail et sa quête d’excellence. J’admire infiniment son amour de la langue française et sa volonté de la porter toujours plus haut, sans répit et sans aucune concession envers lui-même. À ce titre, il est fascinant d’observer ces manuscrits de travail, ses recherches de style et son obsession du mot juste. Je dois confesser que, plus encore que ses romans, j’aime particulièrement lire sa correspondance ; j’y reviens très régulièrement tant c’est merveilleux.

  Évidemment, lorsque j’ai eu la chance de trouver deux longues et superbes lettres de Flaubert clamant son admiration pour le génie de Hugo, ce fût un plaisir pour moi de les proposer à Jacques Letertre et de les apporter jusque dans les collections de la Société des Hôtels Littéraires. Les deux maîtres sont réunis au fil de ces quelques pages et j’ai plaisir à vous confier encore les mots de Flaubert, en 1859 :

« Avez-vous lu La Légende des Siècles ? Comme c’est beau ! J’en suis resté ébloui. Quel Cabire, quel colosse que ce père Hugo ! »

 

 

Lettre de Gustave Flaubert à Paule Sandeau, 24 novembre 1859
© Société des Hôtels Littéraires

 

 

HL- Pourriez-vous revenir sur l’histoire de cette lettre manuscrite signée par Marcel Proust et adressée à un mystérieux « Albert », pour laquelle Jacques Letertre, son acquéreur, s’est lancé dans une passionnante enquête afin d’éclaircir son identité ?

JP – Cette lettre de Proust que vous évoquez illustre parfaitement les liens qui unissent collectionneurs et marchands. Au début de l’année 2022, j’ai fait l’acquisition d’une grande collection privée de manuscrits contenant plusieurs centaines de lettres. Au sein de cet ensemble se trouvait une lettre de Proust, inédite à la correspondance de Kolb, non datée, commençant par ces mots : « Mon cher Albert, J’apprends avec beaucoup de tristesse la mort de votre frère car votre chagrin ne peut me laisser indifférent. » À qui Proust écrivait-il ? Évidemment, la première pensée menait à Albert Nahmias, mais Nahmias n’avait pas de frère, ce ne pouvait être lui et je ne suis pas parvenu alors à identifier avec certitude le patronyme de cet Albert.

  Il a fallu toute la clairvoyance et la passion proustienne de Jacques Letertre pour identifier Albert Le Cuziat et dater avec précision la lettre (mai 1913). Grâce à cette découverte, cette lettre revêt une importance particulière : c’est en effet, à ce jour, la seule lettre connue de Proust adressée à ce correspondant. En ces circonstances, le travail de recherches et la persévérance de Jacques Letertre ont été admirables et je me réjouis de savoir désormais ce trésor dans les collections des Hôtels littéraires.

 

 

Lettre de Marcel Proust à Albert Le Cuziat, mai 1913
© Société des Hôtels Littéraires

 

HL – La poésie tient une grande place dans votre catalogue avec des œuvres d’Arthur Rimbaud, de Baudelaire, de Hugo, d’Apollinaire, d’Aragon et bien d’autres ;
est-ce lié au rôle particulier que tient la poésie dans votre vie ?

JP – Oui, absolument ! La poésie constitue la base, le point de départ de mon amour pour la littérature. Je me souviens parfaitement, jeune adolescent, de mon exaltation à la lecture des alexandrins d’Edmond Rostand et de son Cyrano de Bergerac. C’était moderne, vivant, sublimement écrit, précieux, émouvant : ce livre a changé ma vie.

   Puis, ce fut la découverte émerveillée des poètes maudits : Les Fleurs du Mal de Baudelaire – chef d’œuvre des chefs d’œuvres -, Les Poèmes saturniens de Verlaine et ses sanglots longs, tout comme le génie et le destin Rimbaud qui me fascinent encore aujourd’hui. Une Saison en enfer, même si nous parlons ici de poésie en prose, m’a valu des nuits blanches merveilleuses :

« Sur les routes, par les nuits d’hiver, sans gîte, sans habits, sans pain, une voix étreignait mon cœur gelé : ” Faiblesse ou force : te voilà, c’est la force. Tu ne sais ni où tu vas ni pourquoi tu vas, entre partout, réponds à tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais cadavre.” Au matin j’avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu. »

  Voici le genre de phrase qui marque au fer rouge et qu’on n’oublie jamais.

  Je dois d’ailleurs vous dire que le jour où j’ai acquis ma première lettre de Rimbaud reste l’un des plus émouvants de ma vie : je touchai le papier d’un génie et, au fil des lignes d’encre rimbaldienne et de sa sublime graphie, je me rapprochai d’un maître, je voyageai dans le temps et par-delà les mers, jusqu’au Harar. J’étais à côté de Rimbaud, tout proche. Voilà le pouvoir émotionnel que véhicule une lettre autographe. Je me souviens en avoir pleuré.

 

Manuscrit d’Arthur Rimbaud, Harar, 26 février 1889

 

 

   En matière de poésie, évidemment, il y a aussi La Fontaine, Hugo, Nerval, Germain Nouveau, Apollinaire, Aragon, et cent autres encore. Je considère la poésie comme le pinacle de la littérature. Tous ces poètes font partie intégrante de ma vie. Ce sont des maîtres, des complices.

 

HL – Aux côtés de ces manuscrits, vous proposez des œuvres d’art originales variées, photographies et dessins, relatives aux domaines de la peinture – Delacroix, Gauguin, Miró, Nicolas de Staël -, de la chanson – Serge Gainsbourg -, ou de la Haute Couture – Karl Lagerfeld ; un éclectisme assumé pour moderniser votre catalogue et correspondre aux goûts variés de certains collectionneurs, tels Pedro Corrêa do Lago ?

 

 

JP – À vrai dire, les seuls goûts que je souhaite suivre, ce sont les miens. Pedro Corrêa do Lago est un ami, un collectionneur exceptionnel et un merveilleux ambassadeur du monde des manuscrits. Néanmoins, jamais je ne proposerai des documents hors de mes affinités, uniquement pour répondre aux attentes de tel ou tel collectionneur. En effet, il me semble primordial de proposer des pièces que l’on peut défendre avec passion.

   Et l’une de mes autres passions se porte en effet sur la peinture. Ainsi, c’est pour moi un enchantement de présenter, parmi les lettres de Nicolas de Staël, de Gauguin ou de Picasso, quelques dessins de Delacroix, de Pissarro ou de Dalí. En réalité, c’est la trace manuscrite laissée par un artiste – lettre ou dessin – qui m’émeut au suprême.

 

 

 

Salvador DALÍ, dessin original signé. « Mains et fils ». 1933.

 

HL – Avec votre ami et confrère Benoît Forgeot, expert en livres anciens, vous avez lancé un nouveau rendez-vous virtuel pour les amoureux des manuscrits : “Sang d’encres”, où vous racontez en vidéo des souvenirs et des anecdotes sur des pièces originales célèbres. Une autre façon de transmettre votre passion à la jeunesse et d’attirer un public profane, comme dans cette vidéo aux côtés de Patti Smith où vous faites l’émouvant récit de l’achat par un adolescent américain d’une photographie d’Albert Camus ?

 

 

JP – Benoît Forgeot est un ami cher. Nous partageons les mêmes passions culturelles, un amour semblable pour les lettres et les manuscrits. Nous devisons souvent de l’avenir de nos professions, du devenir des collections, et de l’évolution du marché culturel. Un double constat s’est imposé à nous : tout d’abord, la méconnaissance du grand public de nos métiers et le fait que nombre de personnes n’imaginent même pas qu’il puisse être possible d’acquérir un petit billet manuscrit de Victor Hugo ou une lettre autographe d’Albert Camus et ainsi posséder un petit morceau de notre héritage littéraire, artistique ou historique.

   Nous n’avons pas assez communiqué, nous semble-t-il, sur la beauté et les vertus de nos professions. Certains documents sont parfois tellement fascinants et porteurs d’émotions que nous regrettons que ceux-ci ne soient pas plus largement découverts et partagés.

  Ensuite, ce qui est le plus inquiétant à nos yeux est l’accroissement de l’âge moyen des collectionneurs de manuscrits et un renouvellement générationnel qui ne semble pas se mettre en place. Le monde change évidement, se modernise chaque jour un peu plus. Les jeunes générations élevées à l’ère numérique paraissent moins sensibles au plaisir de l’écrit, de la collection et de la découverte culturelle.

 

 

Amedeo MODIGLIANI, Lettre autographe signée à l’astrologue Conrad Moricand, 8 novembre 1916.
8 Nov. 1916.
Le 9 la pleine lune.
Chérissime Astrologue
Je t’écris pour ne rien te dire.
Je continue je continuerais.
J’écris pour écrire.
Adieu.
Modigliani.

   Pour Benoît et moi, passionnés que nous sommes, cette situation restait difficile à admettre et nous souhaitions, peut-être utopiquement, agir, essayer quelque chose, dépoussiérer l’image de nos activités. Nous avons donc décidé de nous servir des moyens modernes et des réseaux sociaux pour présenter, en toute décontraction, très loin des tons universitaires ou professoraux, des documents manuscrits et des livres qui révèlent quelques anecdotes culturelles truculentes. Nous ne souhaitons aucunement enseigner quoi que ce soit, simplement témoigner et transmettre nos passions à de jeunes profanes en espérant que quelques vocations puissent naître.

  Sang d’encres a été lancé il y a quelques semaines et le succès a été immédiat avec certaines vidéos vues près d’un million de fois. Durant ces petits spots vidéos, en partant à chaque fois d’une anecdote relevée au sein d’une lettre ou d’un manuscrit, nous avons déjà évoqué Baudelaire, Edith Piaf et son amant Marcel Cerdan, Champollion et la découverte des hiéroglyphes, Alphonse Allais et les Arts incohérents, Gainsbourg et l’acquisition du manuscrit de la Marseillaise, les jeux manuscrits des surréalistes, etc.

 

 

   Vous évoquez la petite séquence où je raconte, avec Patti Smith, la découverte par un jeune américain d’une photographie de Camus que j’exposais dans un salon. Nous sommes là exactement au point cardinal, à l’essence même de nos métiers : transmettre.

 

 

Albert CAMUS – Photographie originale. Novembre 1945.
Tirage argentique d’époque réalisé par le photographe Bernard Rouget en novembre 1945, à Bougival, dans la propriété de Guy Shoeller.

 

 

HL – Vous êtes également l’auteur de deux livres : Promenades, avec Nicolas Sarkozy (Herscher, 2021) où vous racontez ensemble sa passion pour l’art à travers une série de reproductions et de fac-similés ; l’autre qui vient tout juste de sortir, consacré à Serge Gainsbourg, un artiste que vous avez été parmi les premiers à collectionner : Serge Gainsbourg, la flamme du scandale (Herscher, 2024). D’où vous vient cette passion enflammée pour ce chanteur et votre désir d’en faire le clou de votre catalogue ?

JP – Oui, j’ai eu le plaisir d’accompagner Nicolas Sarkozy dans la publication du livre Promenades, en 2021. Je lui avais suggéré de mettre des mots sur son amour de la littérature et sur sa passion pour les manuscrits et la peinture. Lui comme moi avons été enthousiasmés par ce projet et l’ouvrage réalisé est, à mon sens, une très belle réussite culturelle qui dévoile une facette méconnue, et admirable, du président.

   Gainsbourg m’accompagne depuis toujours. J’évoquais plus haut mes compagnons de route que sont Baudelaire ou Rimbaud. Il convient d’y ajouter Serge Gainsbourg. Initialement intrigué et attiré par sa désinvolture, son dandysme et ses provocations, j’ai rapidement découvert, derrière le masque, l’expression d’une âme blessée qui me touchait. Je partageais sa vision tragique de la vie, sa mélancolie, ce sentiment du non-sens parfaitement décrit dans sa chanson « À quoi bon ? » J’avais l’impression qu’il était de ma famille d’esprit. Ensuite, il a été pour moi une sorte de guide culturel. Adolescent, je me suis intéressé à ses propres maîtres. Ainsi, grâce à lui, j’ai découvert Francis Bacon, Mantegna, Edgar Poe, Lautréamont, Picabia, Perrault, Huysmans, Klee, etc. Il m’a ouvert de nombreuses voies de connaissance.

   Dès lors, devenu marchand de manuscrits, ce fut une évidence pour moi de proposer ses manuscrits – ce que personne ne faisait alors – et de les promouvoir. J’ai la chance d’en posséder plusieurs, certains d’importance tel L’Homme à tête de chou.

 

 

Serge GAINSBOURG – Manuscrit – “L’Homme à tête de chou”, 1976.
« Je suis l’homme à tête de chou / un quart légume et trois quart mec. Pour les beaux yeux de Marilou Je suis allé porter au clou ma Remington et puis mon break … »

 

   Enfin, restait à accomplir une sorte de rêve : écrire un livre sur Serge Gainsbourg. Toutefois, je ne souhaitais pas écrire pour écrire, ni ajouter une biographie quelconque sur la pile des livres déjà consacrés à l’artiste. J’ai attendu de trouver l’axe idéal afin de proposer un ouvrage unique en son genre.

 

 

 

HL – Avez-vous d’autres projets de développement en cours et pourriez-vous détailler à nos lecteurs les différents salons et rendez-vous internationaux où l’on peut vous rencontrer ?

JP – J’ai exposé mes manuscrits et dessins, durant près de dix ans, lors du Salon du Livre Rare, à Paris. Depuis 2022, je me suis tourné vers les salons de New York (NY Book Fair) et Fine Arts La Biennale (FAB Paris), auxquels je participe annuellement.

  Bien sûr, Autographes des Siècles vit également par la publication régulière de catalogues papiers présentant une sélection ciblée de manuscrits, photographies et œuvres d’art.

  Pour ce qui concerne les projets, je travaille actuellement à une exposition temporaire autour de Serge Gainsbourg – encore lui – que j’aimerais voir organisée en son musée et par ailleurs, je prépare, en collaboration avec Patti Smith, un nouvel ouvrage qui, vous l’aurez deviné, ne sera guère éloigné du monde des poètes.

 

Julien Paganetti et Patti Smith lors d’une conférence à New-York, NY Book Fair 2024.

 

 

 

 

Propos recueillis par Hélène Montjean