Brûlebois centenaire – par Michel Lécureur
éditeur des Œuvres complètes de Marcel Aymé dans la Pléiade et auteur d’une biographie en deux volumes de l’écrivain (Édilivre, 2018).

Édition originale de Brûlebois en 1926
Le premier roman de Marcel Aymé, Brûlebois, a été publié il y a cent ans, en 1926, dans des conditions particulières.
Il n’avait pas retenu l’attention des lecteurs d’une grande maison d’édition, mais celle des directeurs d’une revue de province: les Cahiers de France, à Poitiers.
Il faut dire que son principal animateur, Jacques Reboul, était en relation avec Camille Aymé, soeur aînée de Marcel, qui, elle aussi, écrivait. L’ouvrage qu’elle avait proposé, au début de 1926, à Jacques Reboul, lui avait plu et il avait accepté de l’éditer à l’automne.
Or, au printemps, Marcel termina un roman dont Camille lui avait soufflé l’idée. Il s’agissait de l’histoire d’un joyeux pochard que tous deux connaissaient et qui gagnait sa vie en portant les bagages des voyageurs à la gare de Dole.

La Lune et Brulebois, par Remusat (Romans de la province-Gallimard, 1956)
À quelques réserves près, Camille avait apprécié les premiers pas en littérature de son frère et avait communiqué Brûlebois à Jacques Reboul. Lui aussi le jugea de bonne facture et accepta de devenir son éditeur. Il fut alors convenu que Camille retirerait son œuvre au profit de celle de Marcel. C’est ainsi que son nom allait commencer à être connu dans la presse littéraire et parmi le grand public.
Pour un premier roman, l’accueil fut plutôt favorable. Certes, quelques uns restèrent très prudents et attendirent de lire les suivants pour véritablement se prononcer à l’égard du nouvel auteur. Toutefois, les principaux journaux nationaux soutinrent l’ouvrage, allant même jusqu’à en publier de bonnes feuilles. Ce fut le cas de Paris-Midi qui offrit à ses lecteurs la confession de Brûlebois à l’abbé Pastoron.
“Vous savez, M’sieur l’abbé, vos sacrements, dans un sens, je ne dis pas que ça soit pas une bonne recommandation pour entrer au ciel, mais comme me voilà, je crois pas que j’en aie bien besoin. Oh! à la rigueur, je me déciderais peut-être, mais ça sera bien pour vous faire plaisir, Monsieur l’abbé…
Et, démasquant brusquement ses batteries:
-Tenez, si vous voulez m’apporter un litre de vin sous votre soutane, demain matin, eh bien, c’est entendu. Vous m’administrerez ce soir.”
Une telle proposition jeta évidemment le trouble dans l’esprit de l’homme d’église qui se trouva confronté à un sérieux dilemme… Et pourtant, Brûlebois était un brave homme qui “plaisait tout de suite qu’on le voyait. Il y avait dans sa personne quelque chose de définitivement candide qui faisait espérer en Dieu. […] Ses yeux ne brillaient point pour la haine ou les concupiscences mauvaises. Ses convoitises n’allaient point au-delà d’un litre de vin, ou, à la rigueur, d’un tonneau qui lui paraissaient être la fin raisonnable de toute activité humaine.”

Début de l’une des versions manuscrites de Brûlebois, aimablement communiquée par Marie-Hélène et Jacques Sennepin
Avec La Lune, autre personnage pittoresque imaginé par Marcel Aymé, le jeune auteur a signé deux portraits révélateurs de son talent.
“La Lune n’était pas une référence sérieuse. Cela se voyait au premier coup d’œil. À regarder cette grande carcasse étirée qui avait fait la joie de tant de conseils de révision, cette figure de carême aux os saillants où les petits yeux enfoncés louchaient drôlement, ces nippes fatiguées, crevées, rapiécées et toujours trop courtes pour ses grandes pattes de faucheux, on comprenait sans peine pourquoi les dames cossues du quartier ne tenaient pas à honneur de suivre La Lune dans la voie des fantaisies gastronomiques.”
Si l’on ajoute à ce portrait, celui des époux Reboudin, on comprend mieux pourquoi le roman séduisit d’emblée toute une catégorie de lecteurs.
“Au Café du Lion, où il [Hector Reboudin] jouait le bridge à l’heure de l’apéritif, on l’admirait beaucoup pour le sang-froid avec lequel il savait perdre cent sous et pour la grâce qu’il avait à parler des plus menues choses. Il citait Horace et Lucrèce avec un à-propos qui ne se démentait jamais, car les habitués du Café n’entendaient pas le latin.”
Quant à son épouse, elle n’est guère épargnée. “C’était une petite femme à peau bistre qui disposait d’un dos étriqué comme d’un lévrier et de deux petits seins mous qui n’avaient jamais insulté.”
Bref, la bourgeoisie doloise, qui avait manifestement servi de modèle, n’eut pas à se réjouir de l’image que le jeune Aymé donnait d’elle. C’est sans doute ce qui explique que son roman fut d’abord applaudi par les Républicains de Dole, dans L’Action jurassienne du 27 novembre 1926, et boudé par la presse conservatrice de La Vie doloise. Un rédacteur anonyme, bien évidemment, se permit même d’administrer une leçon de morale à l’écrivain débutant en lui faisant valoir que “même dans les petites villes grises et dolentes, à côté des personnages burlesques, il y a des êtres à l’âme ardente et généreuse qui font énergiquement leur humble et lourde tâche, et que ceux-là seraient dignes aussi d’être célébrés par la plume d’un romancier.”
Lorsque l’on sait que la vie privée du jeune Marcel n’était pas, non plus, sans offusquer les bonnes âmes doloises, on comprend mieux cette réaction, ainsi qu’une certaine opprobre qui a trop longtemps entouré son nom dans la ville de son enfance. “Les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux”, a chanté Georges Brassens, des années plus tard. Les deux hommes avaient en commun d’avoir choqué le bourgeois, l’un en commettant un maigre larcin et l’autre pour avoir eu un comportement peu vertueux.

La littérature est rarement l’apanage des bien-pensants et Marcel Aymé en est un autre exemple. Fort heureusement, son Brûlebois eut l’heur de plaire à Gaston Gallimard et à son équipe. Aussi rejoignit-il très vite les prestigieux auteurs de la rue Sébastien-Bottin, devenue Gaston Gallimard. L’un d’eux, René Lalou, a bien analysé Brûlebois dès mars 1927, dans la NRF : ” Il y a dans cette satire du monde provincial un parti pris de cruauté facile qui pourrait lasser si Marcel Aymé avait voulu en faire plus qu’une toile de fond, un décor nécessaire pour que Brûlebois acquière tout son relief. Ce saint ivrogne reste dans la meilleure tradition : sa pureté nous venge des fous mystiques et des âmes desséchées, sa truculence sert d’alibi à la fougue imagée de son biographe.”
Sollicité en 1930 pour publier à nouveau Brûlebois, aux éditions Gallimard cette fois-ci, Marcel Aymé accepta et donna une version expurgée de cette œuvre de jeunesse.
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Brûlebois a été publié dans de nombreuses collections dont Folio et La Pléiade (Œuvres romanesques complètes. Volume I)
Michel Lécureur

