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“François le champi, Proust et George Sand”

par Hélène Montjean

 

« Maman sassit à côté de mon lit ; elle avait pris François le Champi à qui sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible donnaient pour moi une personnalité distincte et un attrait mystérieux. Je navais jamais lu encore de vrais romans. Javais entendu dire que George Sand était le type du romancier. Cela me disposait déjà à imaginer dans François le Champi quelque chose dindéfinissable et de délicieux. » Marcel Proust, Du côté de chez Swann

 

 

François le Champi de George Sand. Calmann-Lévy, Paris. 1888

 

    Les lecteurs de la Recherche du temps perdu se souviennent du bonheur éprouvé par le Narrateur enfant à écouter sa mère lui lire François le Champi dans l’édition à la couverture rouge offerte par sa grand-mère pour ses étrennes.

     C’est le fameux épisode du baiser de Combray – ce viatique réclamé par le petit Marcel à sa mère avant d’aller dormir. Ce soir-là, la présence de Swann qui dînait chez ses parents l’en avait privé. Affolé par l’angoisse et la certitude d’être puni, l’enfant avait attendu sa mère dans l’escalier toute la soirée. Contre toute attente, son père ne se fâcha pas et permis même à son épouse d’aller dormir dans sa chambre. Pour apaiser l’enfant encore bouleversé, elle prit le paquet des romans de George Sand qui allait lui être offert le lendemain, et lui lit François le Champi jusqu’au petit matin.

   Le Narrateur s’apercevra par la suite qu’elle avait « sauté » tous les passages où il était question d’amour, comme lorsque le jeune François, qui est un enfant trouvé, un “champi” en patois berrichon, demande à sa mère adoptive, Madeleine, de l’embrasser. Ce mélange d’amour filial et d’amour charnel qui constitue toute l’intrigue du roman, a été beaucoup reproché à George Sand comme une peinture de l’inceste.

   Cette confusion volontaire a servi à Proust pour écrire une prodigieuse scène en miroir, l’histoire du baiser de maman se mêlant à cette lecture quelque peu censurée.

 

Le garçon, Amedeo Modigliani, c.1918; musée d’art d’Indianapolis, United States of America

 

       Il est à nouveau question du roman de George Sand dans Le Temps retrouvé, à la toute fin de la Recherche. Le Narrateur, installé dans la bibliothèque du prince de Guermantes, feuillette un livre qu’il avait saisi au hasard dans les rayonnages. Il reconnaît alors François le champi.

   Comme par magie, sur le même modèle de la mémoire involontaire restituée par le goût d’un morceau de madeleine trempé dans une infusion, ou par la sensation des pavés inégaux heurtés dans la cour de l’hôtel des Guermantes, les frontières du temps s’évanouissent ; il retrouve aussitôt, absolument intacte, l’émotion et les rêves de son enfance : 

 

            « Si je reprends dans la bibliothèque François le Champi, immédiatement en moi un enfant se lève qui prend ma place, qui seul a le droit de lire ce titre : François le Champi, et qui le lit comme il le lut alors, avec la même impression du temps qu’il faisait dans le jardin, les mêmes rêves qu’il formait alors sur les pays et sur la vie, la même angoisse du lendemain. » Marcel Proust, Le Temps retrouvé

    Paru en 1847 en feuilleton dans le Journal des Débats, ce roman appartient à la série des romans champêtres de George Sand, avec La Mare au Diable (1846) et La Petite Fadette (1849).

   Sand projetait de réunir dans un recueil cette trilogie berrichonne, sous le titre des Veillées du chanvreur.

   Avec cette veine rustique, elle souhaitait promouvoir un idéal social plus égalitaire et transmettre à ses lecteurs bourgeois la mémoire vivante du terroir, son folklore et ses traditions orales, dont elle pressentait la disparition prochaine.

 

 

   Elle l’écrivit à Nohant, pendant le séjour de Frédéric Chopin qui donna lieu à une intense période de créativité pour les deux amants.

   Montée au théâtre de l’Odéon en novembre 1849, la pièce connaîtra un très grand succès, portée aussi par le mystère de son titre qui séduira plus tard Marcel Proust.

            La Maison Littéraire George Sand à Bordeaux, qui ouvrira ses portes en octobre 2026, présente dans ses collections l’édition originale de François le Champi, parue chez Alexandre Cadot en deux volumes en 1850, ainsi qu’un curieux exemplaire de 1905, illustré de gravures et enrichi de lettres manuscrites des artistes, ayant appartenu à l’éditeur Carteret.