Julien Paganetti, fondateur et dirigeant d’Autographes des siècles, a accepté d’analyser un manuscrit tout récemment acquis par la Société des Hôtels Littéraires : une lettre autographe de Paul Verlaine, adressée à Henri de Régnier et datée d’août 1887.

 

Julien Paganetti, fondateur et dirigeant d’Autographes des siècles

 

Texte complet :

 

Mon cher de Régnier,

Vous connaissez la nature des préoccupations peu littéraires qui m’empêchent trop souvent d’être aussi ponctuel que je désirerais de l’être, et me ferez crédit des quelques mois, c’est honteux ! que j’aurai mis à répondre au don de vos Sites.

Ce dernier volume vôtre marque une évolution bien sensible dans votre manière. La belle sérénité juvénile a disparu ; en se virilisant de plus en plus votre talent prend des accents profonds et amers qu’une forme irréprochable sait magistralement retenir dans le ton. Bravo de nouveau et de nouveau. Il y a tels de vos sonnets que je préfère aux autres. Peu, car l’ensemble est très bien, exquis et fort et d’un “symbolisme” héroïque des plus nobles et des plus plaisants. Laissez-moi toutefois admirer surtout les nos VI, VII, (VII surtout) XI, qui vénèrent plus particulièrement la belle, la bonne, la sainte Nature, et – puisqu’il le faut ! ce n° III.

J’ai véritablement longtemps réfléchi à la demande de Griffin d’un “exposé de principes” concernant l’art des vers etc. Je n’ai pu tirer de ma conscience que cette conclusion : tout est bel et bon qui est bel et bon, d’où qu’il vienne et par quelque procédé qu’il soit obtenu. Classiques, romantiques, décadents, “symbolos”, assonants ou, comment dirai-je ? obscurs exprès, pourvu qu’ils me foutent le frisson ou simplement me charment, même et peut-être surtout sans que, comme le dindon de Florian, je sache bien pour quelle cause, font tous mon compte. Allez, poètes que nous sommes, aimons-nous les uns les autres. Cette maxime n’est pas plus bête en art qu’en morale et je crois qu’il faut s’y tenir. Telle ma théorie mûrement délibérée”

À vous et à Griffin bien cordialement. Venez donc me voir un de ces jours. Je suis un peu nulle part maintenant mais j’espère bientôt me fixer en quelque vraisemblance et quelque norme. Mais Vanier saurait toujours où on me trouve et trouvera.

P. Verlaine.

 

 

 

 

La contre-théorie verlainienne : « Tout est bel et bon qui est bel et bon. »

par Julien Paganetti

 

Chez Paul Verlaine, la misère et l’arsouillerie se mêlent aux instants de grâce, aux fulgurances sublimes. Il est l’homme des catacombes et le poète des étoiles.

Le 8 janvier 1896, il y a 130 ans, le 39 de la rue Descartes à Paris, accueillait le dernier souffle de cette figure singulière de notre panthéon poétique. 

   La découverte par la Société des Hôtels Littéraires d’une lettre, entrée récemment en ses collections par la clairvoyance de Jacques Letertre, nous donne l’occasion de célébrer cet anniversaire et de perpétuer le souvenir de ce pauvre Lélian inoubliable.

   Datée d’août 1887, cette missive, densément rédigée sur les deux premières pages d’un bifeuillet, est adressée au poète Henri de Régnier afin de le remercier, avec retard, de l’envoi de son recueil Sites publié quelques mois plus tôt chez Léon Vanier (leur commun éditeur). Sollicité par Régnier, Verlaine commente et adoube l’évolution stylistique de son jeune confrère : « … en se virilisant de plus en plus votre talent prend des accents profonds et amers qu’une forme irréprochable sait magistralement retenir dans le ton. » incarnant la posture tutélaire du “maître fraternel” face à l’ardente caste des poètes du Quartier Latin.

   En août 1887, à l’heure où il prend la plume, Verlaine trône sur plus de deux décennies de création poétique. Bien sûr, il a côtoyé le génie : Arthur Rimbaud, grâce à qui il a contemplé toutes les étoiles inaccessibles de la galaxie du sensible. La poésie est constitutive de son être. Une vie de vers certes, mais une vie parallèlement teintée de troubles en tous genres. 

   Le souvenir d’un second séjour en prison, à Vouziers, demeure et l’officialisation de son divorce d’avec Mathilde Mauté le laisse fou de rage et de désespoir. Les drames succèdent aux drames : rhumatismes, ulcères, errance, et ruine financière. Les hôpitaux parisiens deviennent ses nouveaux royaumes : Broussais, Cochin, Tenon et l’Asile national de Vincennes. Il se trimballe, clopin-clopant, de refuges en hospices et s’en explique à Régnier : « Vous connaissez la nature des préoccupations peu littéraires qui m’empêchent trop souvent d’être aussi ponctuel que je désirerais de l’être. » 

   Le 9 août 1887, Verlaine entre une nouvelle fois à l’Asile de Vincennes, chambre 5, lit 13. Loin des tentations et des caboulots, il reprend provisoirement pied, malgré sa jambe gauche récalcitrante.

   Revenons à notre lettre : c’est en cette occurrence de sérénité passagère que Verlaine la rédige. Sa graphie apparaît limpide et sobre. C’est la lettre du grand et noble oiseau paisible évoqué plus haut. 

   Des initiales civilités la lettre prend, à l’aube du troisième paragraphe, un tour magistral et revêt des allures de manifeste artistique. 

   En effet, Francis Vielé-Griffin (1864.1937), jeune poète symboliste, condisciple de son ami Régnier au collège Stanislas, a cru bon solliciter Verlaine pour un «“exposé de principes” concernant l’art des vers ». 

   L’heure est aux écoles et aux chapelles : Jean Moréas a publié quelques mois plus tôt son Manifeste du Symbolisme. Une révolution stylistique est en marche : il faut rompre avec les académismes, assassiner l’alexandrin, ordonner et marquer son temps, celui des obédiences. 

   Verlaine est donc appelé à la rescousse. Le maître, selon Vielé-Griffin et la troupe de symbolistes, saura éclairer ses ouailles par un nécessaire “exposé de principes”. 

   Un exposé de principe ? Une théorie sur l’art des vers ? Ce serait ne rien comprendre aux principes mêmes du Beau et de la poésie. On requiert de lui une méthode, un avis, des principes ? On sollicite une doctrine ? Jamais ! 

   En poésie comme en art, les écoles et les églises ne sauraient exister. Il n’y a qu’une seule et unique quête : « foutre le frisson ». Réfutant tous les dogmes, il s’en ouvre, au fil de vingt lignes majestueuses, à Henri de Régnier : « J’ai véritablement longtemps réfléchi à la demande de Griffin d’un “exposé de principes” concernant l’art des vers etc. Je n’ai pu tirer de ma conscience que cette conclusion : tout est bel et bon qui est bel et bon, d’où qu’il vienne et par quelque procédé qu’il soit obtenu. Classiques, romantiques, décadents, “symbolos”, assonants ou, comment dirai-je ? obscurs exprès, pourvu qu’ils me foutent le frisson ou simplement me charment. »

   « Tout est bel et bon qui est bel et bon. » La position esthétique, d’apparence légère, est ici profonde et revêt presque un idéal anarchique : définir c’est enfermer. Contre le doctrinal, Verlaine oppose et défend une esthétique du sensible. Ce qui fait l’art, c’est l’émotion éprouvée. Le frisson ! rien d’autre. 

   Le poète, rassembleur, parachève cette lettre-manifeste d’une volonté pacificatrice : « Allez, poètes que nous sommes, aimons-nous les uns les autres. Cette maxime n’est pas plus bête en art qu’en morale et je crois qu’il faut s’y tenir. Telle ma théorie mûrement délibérée. » Une seule théorie donc : n’en avoir point. Un seul but : détruire les cloisons des chapelles. La poésie se doit à l’intemporel. 

   « Je suis un peu nulle part maintenant mais j’espère bientôt me fixer en quelque vraisemblance et quelque norme » conclue-t-il d’une tendre et utopique espérance. Il ignore, tandis qu’il trace ces quelques lignes, que ses démons le guettent et que l’errance sordide reprendra bientôt ses droits jusqu’à sa tragique agonie du 8 janvier 1896. 

   Paul Verlaine, invraisemblable poète, figure dramatique hors de toute norme, n’est pas nulle part ainsi qu’il le prétend : il demeure, malgré sa bohème, en chaque espace de nos esprits et sa lettre, merveilleuse, est désormais à découvrir dans les vitrines de la Société des Hôtels Littéraires. 

Julien Paganetti