George Sand et Pierre Leroux, par Jacques Letertre

Jacques Letertre © Ingrid Hoffmann – Collection des Hôtels Littéraires
Dans l’exemplaire de l’édition originale de “La Mare au diable” (Paris, Desessart,1846 ; deux volumes in-8 en reliure d’époque), appartenant à la Société des Hôtels Littéraires, figure une lettre du 18 novembre 1844, signée à la fois “Aurore Dupin” et “George Sand”. Celle-ci, soucieuse d’aider le penseur socialiste Pierre Leroux (1797-1871), lui cède dans cette lettre les droits de « Consuelo » et de « La Comtesse de Rudolstadt » et l’autorise à traiter en son nom avec l’éditeur Charpentier pour les éditions de ces ouvrages.

George SAND. La Mare au Diable. Paris, Desessart, 1846. Édition originale
2 volumes in-8 : demi-veau brun, dos lisses ornés. Reliure de l’époque.
C’est en 1835 que George Sand fait la connaissance de Pierre Leroux. Elle est très vite impressionnée par sa philosophie empreinte de socialisme et de religion. Elle lui dédie « Spiridion » en 1839 (que l’Église mettra à l’Index en 1840 et que l’on retrouvera dans le « Nom de la rose » d’Umberto Ecco). Elle fait sienne la formule de Leroux : « La voix du peuple est la voix de Dieu ».
Avec Louis Viardot (le traducteur de Tourgueniev et le mari de la grande cantatrice Pauline Viardot), elle participe à la fondation par Pierre Leroux de la « Revue indépendante » en 1841 et s’éloigne à cette occasion de Buloz et de la Revue des Deux Mondes. Grâce à lui, elle découvre le monde ouvrier du compagnonnage. Dans cette communauté, Leroux fait figure de prophète ; il a tôt fait de convertir Sand à son idéal socialiste.
Elle l’aide, lui et sa famille, financièrement (par de nombreux dons et abandons de droits d’auteur entre autres). Elle subventionne son installation comme imprimeur à Boussac (Creuse). Les talents très limités de Pierre Leroux comme gestionnaire et ses besoins financiers sans fins auront raison progressivement de cette amitié et de la générosité de George Sand.

Lettre autographe de George Sand à Pierre Leroux. Nohant, 18 octobre 1844.
Insérée dans l’édition originale de La Mare au diable (Paris, Desessart, 1846. 2 volumes in-8).
Dès 1845, George Sand se rapprochera de Louis Blanc et du journal « la Réforme », abandonnant l’approche trop religieuse de Leroux. Elle aurait, en particulier, désapprouvé son texte de 1846 : « Les juifs, rois de l’époque » où Leroux reprenait les stéréotypes anciens du juif usurier en y ajoutant une critique plus moderne des Pereire et des Rothschild.
Dans une lettre à Carlotta Mariani en 1847, Sand écrit :
« Je ne sais rien des affaires de Leroux. Je commence à m’habituer à l’idée qu’il peut se tenir en équilibre sur ce fil imaginaire qui le sépare du siècle. D’une part il est sans ordre dans les faits mais de l’autre, il est habile et persistant et sait très bien arracher à ce monde qu’il renie les secours dont il a besoin. Comment fait-il depuis tant d’années qu’il traîne ainsi son indigence volontaire sans jamais manquer de rien lui et tant d’estomacs à satisfaire ? Si Boussac s’écroule sous ses pieds, il ira nicher ailleurs, il a une admirable intelligence pour trouver des ressources inattendues. J’avoue que je n’ai pas pu accepter l’espèce de jésuitisme auquel son fanatisme sait se plier dans l’occasion. »

Maurice Sand, Portrait de Pierre Leroux, en buste. Date indéterminée. Mine graphite
© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Tony Querrec
Ils continueront néanmoins à correspondre. Maire de Boussac en 1848, élu député, Leroux s’opposera à Louis-Napoléon Bonaparte et s’exilera à Londres, puis à Jersey où il retrouve Victor Hugo. Bénéficiant de l’amnistie de 1860, il rentre à Paris et meurt pendant la Commune en 1871.
Jacques Letertre

