Endre Ady, Paris et la poésie hongroise – Entretien avec Guillaume Métayer,
Poète, traducteur du hongrois et de l’allemand, directeur de recherche au CNRS où il travaille sur les Lumières et leurs héritages (Nietzsche, Voltaire, Anatole France), ainsi que sur les rapports entre poésie, philosophie et traduction.

À l’occasion de la Journée de la culture hongroise et des Nuits de la lecture, l’Hôtel Littéraire Le Swann et l’Institut Liszt ont organisé le 20 janvier 2026 un hommage au compositeur Béla Bartók et au poète hongrois Endre Ady.
Le grand poète symboliste Endre Ady (1877-1919) était un intense passeur de culture française et hongroise. Lui qui avait adapté Baudelaire en vers magyars, a chanté à de nombreuses reprises dans ses vers Paris, une ville où il aimait à résider, aux sources des révolutions esthétiques dont il était l’un des hérauts.
L’ancêtre de l’Hôtel Littéraire Swann, où a lieu cette rencontre, était précisément l’un de ses lieux parisiens de prédilection. Souvent considéré comme l’équivalent, en poésie, de Béla Bartók en musique, Endre Ady a écrit des poèmes qui ont été mis en musique par le grand compositeur hongrois.
C’est donc à un dialogue des arts et des cultures que nous conviait leur rencontre, en même temps qu’à la mémoire d’un Paris flamboyante capitale de la modernité littéraire et musicale.
À la suite de cette rencontre, voici l’entretien entre Guillaume Métayer et Jacques Letertre à lire sur ce blog :

JL – Tout d’abord qui est Endre Ady et quel rôle a-t-il joué dans la poésie hongroise?
GM – Endre Ady (1877-1919) est, sans contexte, l’un des plus grands poètes hongrois de tous les temps. Il se place dans la grande lignée de la riche lyre magyare, quelque part entre le Renaissant Bálint Balassi, le classique Miklós Zrínyi, les romantiques Petőfi, Arany et Vörösmarty, le moderne Attila József, les postmodernes István Weöres et István Kemény, et tant d’autres…
Rien ne le prédestinait peut-être à devenir Endre Ady. Il est né à Érmindszent, un petit village de la Hongrie de l’époque – qui a pris désormais le nom du poète, un peu comme Ferney-Voltaire ou Lenauheim en Roumanie. Il débute comme obscur journaliste à Nagyvárad (Oradea, Roumanie). C’est une double rencontre conjointe, celle d’une femme et de Paris, qui le révèle à lui-même. Adél Brüll (qu’anagrammatiquement il surnomma Léda dans ses poèmes), qui vit dans la capitale française avec son mari, parvient à l’y attirer, et cela signifie, pour lui, la découverte soudaine et immédiate de la modernité dans le Paris de l’époque.

JL – En quoi la poésie d’Ady est-elle résolument moderne et novatrice et a fait école dans son pays ?
GM – D’un seul coup, Ady fait le grand saut, de Nagyvárad à Paris, au-dessus de Budapest, des confins de la Hongrie à la capitale culturelle de l’Europe et du monde. C’est un peu comme si aujourd’hui, le pigiste d’une feuille de la (au demeurant fort respectable) PQR se retrouvait d’un coup propulsé à New York (ou à Shanghai ?), au cœur de la vie culturelle la plus moderne et la plus trépidante.
Certes, il faut nuancer : Nagyvárad était une capitale locale très dynamique, notamment en raison de sa minorité juive très active dans le domaine intellectuel, et dont Adél était issue ; et il faut préciser aussi, d’un autre côté, qu’Ady ne semble pas avoir vécu dans les sphères parisiennes. Il ne paraît pas s’y être brillamment intégré. Ainsi, un projet d’interview d’Anatole France, un écrivain qu’il admirait comme le fit Proust, n’a pas abouti, malgré l’entremise d’Itóka, sa compatriote et amie, venue de la même région que lui, et un temps secrétaire du « Maître ».
En somme, Ady s’inspire d’un Paris très personnel, très singulier, fait de lectures mais aussi d’intuitions immédiates plus ou moins fidèles de la ville. C’est cette présence de la métropole, cette distance et libération de sa Hongrie natale aussi, qui l’ouvre à la modernité poétique. En un sens, on pourrait presque dire que sa révolution esthétique retarde : en effet, dans son premier grand recueil, Vers nouveaux (Új versek, 1906), Ady insère dans le cycle « Le Paris chantant » des traductions d’auteurs français déjà anciens, Baudelaire, Verlaine et Jehan Rictus (un poète argotiste dont il atténue d’ailleurs la gouaille).
Geste moderne pour la poésie hongroise de l’époque, réitéré avec Sang et or (1907), qui trouve son écho dans la création de la grande revue Nyugat (littéralement Occident, créée en 1908, au même moment que la NRF en France) dont il est l’une des références.
Geste intéressant aussi – et plus moderne encore à notre époque de « translation turn » – car la traduction-adaptation n’y est pas séparée de la création. Soudain, le langage symboliste trouve sa forme hongroise dans la poésie d’Ady. L’(im)moralisme flamboyant de Baudelaire, traduit dans le vocabulaire de cet héritier de hobereaux calvinistes, et la musicalité verlainienne (Ady use beaucoup des refrains, des paronomases) s’unissent pour mettre en scène une sentimentalité exacerbée et une sensualité d’une crudité provocatrice.

Traduction d’Armand Robin
JL – En quoi est ce que l’on peut faire un parallèle entre lui et Bartók ?
GM – Bonne question car Bartók fut, en effet, en son temps, accusé d’« adysme ». L’une des réussites d’Endre Ady fut de concevoir l’importation des modèles français non pas seulement comme une mise à jour de la poésie hongroise mais aussi comme une incitation à retrouver des sources profondes de lyrisme typiquement magyares. Le thème de la nation est d’ailleurs très important dans son œuvre.
Le poète contemporain István Kemény, dans un beau texte consacré à la notion adyenne de « pays traversier », évoquant une Hongrie oscillant sans cesse entre l’Est et l’Ouest, a proposé une interprétation brillante : le thème national, à l’époque, est l’air et, pour ainsi dire, le rythme du temps, à l’instar, pour les années 1960, du rock n’ roll ! De même que Bartók, mais aussi Kodály, vont chercher à fonder une musique à la fois moderne et véritablement hongroise – libérée des stéréotypes romantiques du XIXe siècle qui, en réalité, n’étaient pas allés à la source pour redécouvrir le Volksgeist – de même, Ady tente une poésie à la fois avancée, voire avant-gardiste, y compris politiquement, et indissociablement magyare dans ses thèmes, son lexique, ses humeurs, ses rêves et ses rythmes.
Il y a peut-être quelque chose de pentatonique dans la poésie d’Ady, bien difficile à rendre en français ! En tout cas, Bartók a mis en musique six poèmes d’Ady, sublimes.

Traduction de Guillaume Métayer
JL – Pourquoi Paris joue-t-il un rôle central dans l’esprit des écrivains d’Europe Centrale à cette époque ?
GM – La poésie est au centre de la culture littéraire hongroise et le Paris de 1908 est encore très marqué par l’apparition d’immenses poètes qui ont rayonné bien au-delà de nos frontières et révolutionné la poésie mondiale : Baudelaire, Verlaine, Rimbaud et Mallarmé.
Paris est sans doute aussi, pour les Hongrois, une autre Vienne, moins proche, plus idéalisée, avec laquelle la question de la rivalité culturelle et politique ne se pose pas, une alliance culturelle de revers, en quelque sorte. Paris est perçu alors comme le lieu par excellence des expérimentations, des libérations et sans doute aussi un lieu de consécration rêvée pour les artistes comme pour les écrivains. Rien à voir avec une écoville musée…
La guerre de 1914 sera un drame pour toute cette génération, comme en témoignent les correspondances échangées à l’époque. C’est sans doute, avant la Seconde Guerre Mondiale et le Rideau de fer, le premier acte de l’éloignement de ce que Kundera appelait « l’Occident kidnappé ».
JL – Ady a-t-il consacré certaines de ses œuvres à Paris ?
GM – Oui, il existe un certain nombre, et même un nombre certain, de poèmes d’Ady sur Paris qui sont souvent d’ailleurs de grands classiques de la poésie hongroise, que beaucoup de Hongrois connaissent par cœur. L’un de ces poèmes est « L’automne est passé par Paris » (« Párizsban járt az Ősz »), traduit au moins six fois en français, par Guillevic notamment, et même jadis par l’écrivain et journaliste un peu oublié, mais longtemps très en vogue André Thérive.
Pour un Français, de surcroît en traduction, le texte n’est sans doute pas totalement compréhensible. Il faut se mettre dans la peau d’un Hongrois de l’époque qui se rend à Paris – alors que nous y sommes en quelque sorte déjà. Là aussi, il faudrait peut-être remplacer par New York… la big apple de la grande époque, pour comprendre analogiquement l’émotion qui circule dans ce poème. Ady raconte qu’il est à Paris en pleine canicule et que l’Automne, personnifié, passe en trombe sur le boulevard de Saint Michel (lui aussi personnifié) et lui chuchote qu’il va mourir. Voir Paris et mourir, en somme… La ville qui incarne le bonheur est fissurée en plein été par un messager de la Mort qui ne manque pas d’ironie, faisant virevolter les feuilles dans un « züm züm », onomatopée moderniste et expressive que les traducteurs français n’ont souvent pas oser garder dans leurs versions un peu timides.
Dans un autre poème magnifique, « Paris, mon Bakony », une région de Hongrie qu’Armand Robin, grand traducteur d’Ady a rendu joliment par « Paris, mon maquis », le poète hongrois établit un contraste saisissant entre la ville lumières et le « Danube braillard ». Il rêve de mourir à Paris, loin de « mains laides » qui lui fermeraient les yeux dans son pays tout asiatique… Il est question de Paris dans nombre d’autres poèmes, « À la gare de l’Est » par exemple, où le poète se met en route vers son pays, un peu comme Heine dans Allemagne, un conte d’hiver.
Souvent, la ville est liée à l’amour pour Adél, comme dans « Léda se prépare pour Paris » mais le thème revient sans cesse (« Au bord de la Seine », « Soir au Bois », « À nouveau vers Paris », « Doigts dans la Seine », « Margita est venue à Paris », « Quand nous sommes rentrés à Paris », « Une dernière fois à Paris », etc.…)

Traduction de Guillevic
JL- Quel rôle a joué l’Hôtel Littéraire le Swann dans la vie d’Endre Ady et en particulier la chambre 36 ?
GM – Outre les titres qui font référence explicitement à Paris, la trace de Paris est sensible dans plusieurs poèmes d’Ady. L’un d’entre eux, « L’habitant des chambres d’hôtel » met en scène, avec une autodérision mélancolique, l’éternel célibataire endurci. Il se termine en claquant sous le nez du lecteur une fière carte de visite avec une adresse d’une précision clinique : « Chambre trente-six, troisième étage ».
Il s’agit bien, comme le rappelle György Bölöni, ami d’Ady et mari d’Itóka dont nous parlions tout à l’heure, de l’Hôtel de l’Europe, 15 rue de Constantinople, aujourd’hui Hôtel littéraire le Swann, comme si Ady donnait rendez-vous à on ne sait quelle amante à travers son poème. Là encore toutefois, il imagine sa mort dans un hôtel, annoncée par le « garçon » d’une manière qui souligne une forme d’anonymat cosmopolite d’époque, quelque chose qui pourrait regarder du côté de Valery Larbaud.
Après le modeste Hôtel des balcons (vers Odéon, rue Casimir Delavigne), Ady s’était installé à l’Hôtel de l’Europe pour être plus près de Léda qui demeurait rue de Lévis. Il y revint à plusieurs reprises, y avait ses habitudes, fréquentait les cafés alentour. Il profita du calme du quartier de la Plaine Monceau pour se reposer des polémiques auxquelles son œuvre avait donné lieu en Hongrie en raison de sa nouveauté et c’est là qu’il composa la plus grande partie de son grand recueil Sang et Or. J’ai été particulièrement ému de pouvoir évoquer ce si grand poète dans les murs où il a vécu des moments si forts et déterminants pour la poésie hongroise, et créé une partie de son œuvre.

Propos recueillis par Jacques Letertre

