Mademoiselle de Saint-Loup : clé de voûte de la Recherche. Fragments de la bibliothèque de l’Hôtel Littéraire Le Swann

Par Jacques Letertre.

Extrait de l’article paru dans le Bulletin Marcel Proust numéro 71, 2021.

 

Ces quelques notes reposent sur le bonheur qui consiste à aller d’un manuscrit à une édition originale de sa bibliothèque pour essayer de dérouler le fil d’une pelote. Ici, l’exercice consistait à en savoir plus sur une lettre inédite du 19 janvier 1955 envoyée par André Maurois à Pierre Clarac, l’un des deux éditeurs de la première édition dans la « Bibliothèque de la Pléiade » d’À la recherche du temps perdu. Il y disait que « c’était la première fois que nous lisons réellement la Recherche du temps perdu » tout en qualifiant sa propre préface à cette édition, qui fit autorité jusqu’à celle de 1987, de « bien indigne d’un si grand projet ». André Maurois était injuste avec lui-même car sa préface synthétique, lumineuse, nous confiait, entre autres choses, cette formule choc :

 

La clé de voûte de toute l’œuvre est sans doute Mademoiselle de Saint-Loup, fille de Robert et de Gilberte. Ce n’est qu’une petite figure sculptée, à peine visible d’en bas, mais en elle, le temps s’est, à la lettre, matérialisé. L’arche est liée, la cathédrale achevée…[1]

 

C’est aussi ce que soulignait Marcel Proust en écrivant : « Et quand vous me parlez de cathédrales, je ne peux pas ne pas être ému d’une intuition qui vous permet de deviner, ce que je n’ai jamais dit à personne et que j’écris pour la première fois, c’est que j’avais voulu donner à chaque partie de mon livre le titre : Porche I Vitraux de l’abside etc[2] »

 

Pierre Clarac avait peut-être été moins conquis par À la recherche de Marcel Proust d’André Maurois, puisque son exemplaire – pourtant de tête, un des 20 sur hollande – n’a jamais été coupé et avait seulement été « truffé » de cette lettre du 19 janvier 1955 et d’une carte de visite de madame Gérard Mante. Mais il est plus probable qu’il l’avait lu dans un exemplaire ordinaire pour ne pas couper l’autre.

 

Photo originale tirage argentique 1922. Portrait de Simone de Caillavet-Stoicesco

 

 

Mlle de Saint-Loup dans la Recherche

 

Elle n’a pas de prénom et, bien que présente dans les esquisses de Du côté de chez Swann en 1907, n’intervient que onze fois dans le livre et seulement pour l’essentiel dans les vingt dernières pages du Temps retrouvé. Une présence muette puisqu’elle se contente de sourire et de laisser admirer son profil de statue. Nous savons juste qu’elle est de taille élevée, son visage aux « yeux forés et perçants » et un « nez charmant, légèrement avancé, en forme de bec et courbé »[3]. Fille unique de Gilberte Swann et de Robert de Saint-Loup, elle aurait dû s’appeler Montargis, comme son père, jusqu’aux émouvantes transformations du placard 31[4].

 

[…] Ce rôle central de Mlle de Saint-Loup est confirmé par le Narrateur qui, s’il ne parle pas comme Maurois de « clé de voûte », se pose cependant la question suivante :

 

[…] n’était-elle pas comme sont dans les forêts les « étoiles » des carrefours où viennent converger des routes venues, pour notre vie aussi, des points les plus différents ? Elles étaient nombreuses pour moi, celles qui aboutissaient à Mlle de Saint-Loup et qui rayonnaient autour d’elle. Et avant tout  venaient aboutir à elle les deux grands « côtés » où j’avais fait tant de promenades et de rêves – par son père Robert de Saint-Loup le côté de Guermantes, par Gilberte sa mère le côté de Méséglise qui était le « côté de chez Swann ». L’une, par la mère de la jeune fille et les Champs-Élysées, me menait jusqu’à Swann, à mes soirs de Combray […] l’autre, par son père, à mes après-midi de Balbec où je le revoyais près de la mer ensoleillée. (RTP, IV, 606).

 

Le Narrateur ajoute qu’elle conduisait également « à la dame en rose, qui était sa grand-mère et que j’avais vue chez mon grand-oncle » dont le valet « était le père du jeune homme que non seulement M de Charlus, mais le père même de Mlle de Saint-Loup avait aimé » « Et, continue-t-il, n’était-ce pas le grand-père de Mlle de Saint-Loup, Swann, qui m’avait le premier parlé de la musique de Vinteuil, de même que Gilberte m’avait la première parlé d’Albertine ? » (RTP, IV, 607).

 

Nous assistons ici à un résumé de l’ensemble des tomes précédents, une synthèse en quelques pages des événements enchevêtrés et interdépendants de la vie du Narrateur. En effet, Mlle de Saint-Loup incarne le Temps : « Le temps incolore et insaisissable s’était, pour que pour ainsi dire je puisse le voir et le toucher, matérialisé en elle […] ». Et, remarque-t-il,  « cette idée du Temps avait un dernier prix pour moi, elle était un aiguillon, elle me disait qu’il était temps de commencer » (RTP, IV, 608-609).

 

Mlle de Saint-Loup est un symbole vivant de multiples mariages, de rencontres et de brouilles. Le Narrateur fait sa rencontre chez la princesse de Guermantes (autrefois Madame Verdurin), là où en son temps il avait connu son grand-père, Charles Swann, et elle lui est présentée par sa mère, Gilberte ex-Swann, ex-Forcheville et veuve Saint-Loup.

 

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[1] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, éds. Pierre Clarac et André Ferré, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1954, Préface, p. xvi.

[2] Correspondance de Marcel Proust, éd. Philip Kolb, Paris, Plon, vol. XVIII, p. 359. Lettre à Jean de Gaigneron, 1er août 1919.

[3] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, éd. Jean-d. Jean-Yves Tadié, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1989, p. 609.

[4] Placard n°31 du dernier manuscrit d’octobre 1917 des Jeunes Filles en fleurs inséré dans l’édition de luxe des Jeunes filles de 1920 en cinquante exemplaires (n° XVIII) sur papier bible.