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Un Automne romain. Journal sans moi.

Michel De Jaeghere, Les Belles Lettres, 2018.

« C’est un art de tailleur de bonsaï. Rien pourtant qui dénonce l’effort, l’artifice inutile, le paradoxe mesquin. La virtuosité s’affiche au contraire avec insolence. Ses formules nous comblent par l’admiration que suscite leur sophistication, comme on jouit de voir Proust terminer miraculeusement sa phrase, alors qu’on le croyait perdu dans ses parenthèses, ses circonlocutions. Bernin amplifie les mouvements de la nature pour leur faire atteindre au grandiose, au sublime – au risque de l’enflure, du ridicule dans lequel il lui arrive de tomber à l’occasion. Borromini les bride et les subvertit, les retourne, les domestique pour les faire servir à son propre dessein avec une discipline de dresseur de chevaux, d’écuyer de haute école. »

Michel De Jaeghere

 

 

En achevant la lecture d’Un Automne romain de Michel De Jaeghere, on n’a plus qu’une idée en tête : le jeter dans sa valise en compagnie de Stendhal, Chateaubriand, Marguerite Yourcenar et le Cardinal de Retz – peut-être aussi Charles de Brosses – et de prendre le premier avion pour Rome en compagnie de ces illustres guides.

Michel De Jaeghere nous prévient d’emblée : il a pris Stendhal et ses Promenades dans Rome pour modèle, afin de nous offrir à sa suite le plus délicieux et le plus érudit des guides de voyage, alternant les exposés historiques et artistiques avec les secrets du prochain conclave.

Car son livre est né d’une circonstance, l’hospitalisation du pape Jean-Paul II à l’automne 1996 qui vit les journalistes du monde entier se précipiter à Rome pour ne rien manquer des possibles derniers instants du souverain pontife et rendre des fiches sur les papabile. Michel De Jaeghere était alors journaliste pour Valeurs Actuelles et ne cache pas son plaisir de se retrouver là dans un moment qui pourrait être historique mais qui lui donne surtout un prétexte inespéré pour flâner dans Rome à sa guise. « S’il advenait un jour que quelqu’un lise ce carnet de voyage, il trouverait sans doute que je ne fais pas grand-chose. Le joli métier que de visiter des musées et des ruines, d’être employé à faire ce à quoi la plupart des gens occupent leurs vacances. « Flâneur salarié » disait Henri Béraud. »

La possibilité d’un conclave lui offre ces vacances romaines et son projet de livre : « De Charles de Brosses à Chateaubriand et Stendhal, le conclave est pour l’écrivain-voyageur un morceau de bravoure, le bouquet final où le sacré se mêle au profane, où la politique prend la couleur de l’Histoire. Il offre à leurs livres un sommet. » 

Mais le pape Jean-Paul II ne mourra qu’en 2005 et les bonnes nouvelles sur son état de santé après l’opération entrainent le départ des journalistes vers d’autres actualités brûlantes. Heureusement pour nous, Michel De Jaeghere se voit offrir la possibilité de jouer les prolongations : « Reste la perspective de continuer à profiter de cet automne romain pour flâner parmi les obélisques et les fontaines en glanant, çà et là, de quoi justifier ma présence. Elle est enivrante. »

Du 4 au 22 octobre, Michel De Jaeghere nous livre avec conscience, chapitre par chapitre, le détail de ses rencontres avec les cardinaux, les monsignore et toutes les personnes qu’un journaliste français sérieux se devait de rencontrer à Rome pour étudier la situation de l’Eglise et les candidats à la tiare.

Il se livre ensuite tout entier à son désir de nous faire partager son émerveillement devant les prodigieuses beautés de Rome, se livrant à un exercice de transmission éblouissant. Il disserte avec brio sur le Circus Maximus et Saint-Pierre de Rome, Castel Gandolfo et la Villa d’Este, Saint-Jean de Latran et la Villa Hadriana à Tivoli, la Via Appia et Santa Maria in Trastevere, le Colisée et Sainte-Marie-Majeure, les Thermes de Caracalla, les Musées du Vatican et la chapelle Sixtine, pour nous livrer une synthèse d’exception qui ôte toute envie d’aller « compléter » par un autre guide touristique. Il ne craint pas de se montrer subjectif, voire capricieux, et il s’attarde sur ses préférés : le Panthéon – « synthèse parfaite du raffinement grec et de l’esprit pratique propre à la romanité » – le tableau de La Vocation de saint Matthieu de Caravage à Saint-Louis des Français, la statue de Laocoon, les destinées de Michel-Ange et de Raphaël.

L’auteur se laisse aller parfois à des digressions plus personnelles, comme ce morceau sur l’église Saint Ignace de Loyola : « Elle occupe le centre de la plus jolie place de la ville. Le malheur est qu’on lui tourne irrésistiblement le dos. La façade de travertin de Maderno n’a rien pour arrêter le regard, quand la piazzetta qui lui fait face multiplie courbes et contre-courbes, lignes convexes et concaves, alternant ruelles ombreuses et délicieuses façades d’où l’on s’attend à entrapercevoir, au carreau de la fenêtre, le profil d’une secrète beauté. On cherche des yeux Colombine, Arlequin, on redoute de voir surgir Pasquarello, on maudit le ciel de ne pas savoir jouer de la mandoline, il vous vient sur les lèvres plus d’une chanson d’amour. »

 

Le sous-titre du livre est : « Journal sans moi ». Michel De Jaeghere se garde de poser à l’écrivain de génie, comme l’ont fait Chateaubriand ou Stendhal, ces « menteurs magnifiques » qu’il nous apprend à admirer. Mais il se laisse aller à des confidences sur la naissance de sa passion pour la civilisation romaine avec le choc de la lecture de Quo vadis et l’anecdote de ses panneaux d’exposé sur les douze Césars et les Antonins qu’il eut la fierté de voir afficher en classe : « De les sentir chaque jour désormais autour de moi, en classe, m’entourant comme une garde d’honneur de leurs grandes ombres, les figures d’un monde exaltant. C’est une sensation que j’ai le sentiment de retrouver lorsque je découvre leurs bustes, alignés, dans les salles d’un Musée ou les galeries du Palais d’un cardinal amateur d’antiques. C’est d’elle que procède l’ivresse que me procurent les grandes salles peuplées de leurs statues de marbre dans lesquelles mes compagnons de voyage ne me voient parfois entrer qu’en frémissant. Elle est sans doute incommunicable. »  

Et pourtant. Michel De Jaeghere arrive à nous intéresser à tout ce qui le passionne, de la monochromie des jardins à l’italienne au projet esthétique du pape Jules II, désireux de « célébrer, au cœur du palais pontifical, la vocation de la Rome des papes à se poser en héritière de la Rome antique. »

Mais ces conciliabules sur un conclave manqué et ses savantes dissertations sur les monuments de la Rome antique et de la Rome des papes ne seraient – presque – rien à ses yeux, si, en historien, il ne nous proposait de réfléchir avec lui sur le destin des civilisations. C’est peut-être même tout l’objet de son livre, après celui consacré aux « Derniers jours ; La fin de l’Empire romain d’occident » (Les Belles Lettres, 2014) : comprendre comment la civilisation chrétienne avait su reprendre le flambeau, après Rome, après la Grèce : « La civilisation chrétienne a sublimé l’héritage de l’Empire romain et de la Grèce dans le creuset de la foi nouvelle, a renouvelé la face de la terre, inspiré les écrivains, les peintres, les sculpteurs, les architectes, couvert le monde de ses églises, de ses calvaires et de ses monastères, suscité par centaines de milliers les vocations de prêtres, de moines, d’évêques, de papes et de saints, marqué de son empreinte jusqu’à l’action des aventuriers, des soldats et des rois. »

 

Hélène Montjean