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Exposition “Antonio de La Gandara, gentilhomme peintre de la Belle Epoque” au musée Lambinet de Versailles

Jusqu’au 24 février 2019, le musée Lambinet de Versailles consacre au peintre Antonio de la Gandara (1861-1917) sa première rétrospective. Familier des princes, des artistes et des écrivains, ce portraitiste mondain de la Belle Epoque, avait connu la gloire de son vivant puis été injustement  écarté de la mémoire collective. Rassemblant ici cent-vingt œuvres ainsi qu’une centaine d’objets et documents, l’exposition remet en lumière la fascination qu’il exerça auprès du “Tout-Paris”, celui-là même que décrivit Marcel Proust dans La Recherche du temps perdu. Elle révèle aussi les différentes facettes de son univers artistique, sa prédilection pour le portrait et les parures féminines, mais aussi pour le paysage, qu’il considère comme “son jardin secret”. Une occasion enfin donnée au public de redécouvrir ce grand peintre, qui excella aussi dans l’art du pastel et du dessin !

 

Antonio de La Gandara, Autoportrait, crayon, 1888, collection particulière

 

Né à Paris le 16 septembre 1861 d’une mère anglaise et d’un père mexicain, Antonio de la Gandara entame ses études au lycée Condorcet avant d’intégrer, à l’âge de seize ans, l’Ecole des Beaux-Arts. Formé alors dans les ateliers de Jean-Léon Gérôme et d’Alexandre Cabanel, il ne tarde pas à rejeter leurs enseignements jugés trop rigides et commence très jeune une carrière indépendante à Montmartre. Il participe ainsi à l’installation du Cabaret du Chat noir, pour lequel il portraiture son ami et maître des lieux, Rodolphe Salis.

Dans un écrit de 1917, le peintre montmartrois Adolphe Willette, ancien condisciple de La Gandara aux Beaux-Arts, évoque le tableau en ces termes : “On voyait aussi sur un des côtés de la salle le portrait en pied du Maître de céans en gentilhomme Louis XIII, du style le plus pur en compagnie d’un chat noir lapant une assiettée de lait. Ce portrait tout en étant une farce à froid, était une très belle peinture d’Antonio de La Gandara, certainement une de ses meilleures. Ce portrait est d’une ressemblance frappante, précisément parce que mon cher et regretté camarade a su exprimer le côté farce de son modèle, à l’insu de celui-ci bien entendu.”

 

Rodolphe Salis, 1883

Huile sur toile, collection Les Images de Marc

 

Ce goût prononcé de la farce et de la dérision avait d’abord conduit La Gandara à intégrer le cercle des hydropathes puis à participer au Salon des Incohérents. Dans le même temps, il expose aussi régulièrement au Salon des artistes français et récompensé en 1884 d’une mention “honorable”, il bénéficie dès lors d’une première reconnaissance. Mais c’est avant tout sa rencontre avec Robert de Montesquiou qui marque un tournant dans la carrière du jeune peintre. Dans “Professionnelles Beautés”, le comte relate ainsi leur première entrevue : “C’était en 1885; je cherchais un atelier afin d’y abriter des antiquailles. On m’en indiqua un, dans le quartier de Passy. J’allai le voir. Il était occupé, pour quelques semaines encore, par un jeune peintre, point trop fortuné, lequel me reçut incontinent, avec une grâce simple qui me plut. C’était Antonio de la Gandara. Il n’était pas alors célèbre. Il était même assez peu connu. (…) Son œuvre maîtresse, récompensée au Salon, avec, paraît-il, les compliments de M. Bonnat (excusez du peu !) représentait un Saint-Sébastien, aucunement mystique ; un gaillard râblé, un peu parent du Prométhée de Salvator Rosa, et sur qui les flèches ne devaient guère mordre. Tout autour, sur les murs, il y avait une série de pêcheurs et de pêcheuses, des vieux et des vieilles édentées, un peu dans la manière de Ribot. Enfin de petites natures mortes, très savoureuses – on les a admirées depuis – représentant des ustensiles de ménage, des œufs sur le plat, des viandes de boucherie, et qui n’étaient pas sans faire penser à Chardin. (…) La première entrevue avec le futur Gandara avait été empreinte de mutuelle sympathie. On se revit. Et dès lors, nous connûmes ce jeune homme très doux, dont la force était cachée. Il y avait dans ce Mexicain, de la grâce des premiers Aztèques, unie à la puissance latente du conquérant qu’il allait devenir.”

 

Anna de Noailles, 1899

Huile sur toile, Beauvais, MUDO – Musée de l’Oise

 

Grâce à son nouveau mentor, qui lui ouvre les portes de la bonne société, Gandara devient en quelques années à peine l’un des peintres les plus en vue, au service notamment de la comtesse de Montebello et de la comtesse Greffuhle, un des modèles d’Oriane de Guermantes dans l’œuvre de Marcel Proust. Aristocrates, femmes de la haute bourgeoisie, demi-mondaines, actrices, épouses d’écrivain ou de ministre, toutes voudront à leur tour leur portrait par La Gandara. Parmi les figures délicates et magnifiquement parées qui hantent cette rétrospective, s’offrent ainsi au regard Gabrielle Klotz, Madeleine Morlay, Madame Rémy Salvator, Madame Gabrielle d’Annunzio, Marcelle Le Lorrain, Liane de Pougy ou encore Anna de Noailles, que Robert de Montesquiou s’amusera à décrire : “… assise, en sa robe de satin clair de lune, elle orne son corsage d’une bleue fleur d’hortensia, qui fait tressaillir mon livre” (Les pas effacés, 1905).

 

Portrait de femme en rose, 1905

Huile sur toile, Musée de Blois, Château royal de Blois

 

Premier admirateur du peintre, Robert de Montesquiou est lui-même omniprésent dans le parcours de l’exposition, à travers ses différents portraits, à l’huile, au pastel ou au fusain, et certains trésors bibliophiliques qui lui sont associés. Sous le pinceau ou le crayon de La Gandara sont représentés aussi quelques-uns de ses proches, ainsi Thierry de Montesquiou, son père, ou encore Gabriel Yturri, qui fut son secrétaire particulier et son amant.

 

Robert de Montesquiou, vers 1892

Huile sur toile, musée des Beaux-Arts de Tours

 

 

“Les Perles rouges” de Robert de Montesquiou

Ouvrage ayant appartenu à Antonio de La Gandara

Collection Jean-Claude Delauney

 

Dandy et homme de lettres, Robert de Montesquiou demeure aussi célèbre pour avoir inspiré à Marcel Proust le personnage du baron de Charlus, figure majeure de La Recherche du temps perdu. Proust et La Gandara fréquentaient ainsi les mêmes milieux mondains et artistiques. Ils se croisèrent à plusieurs reprises, notamment à Versailles, lors de “la fête littéraire” que donna Montesquiou dans son hôtel particulier en 1894, et que Proust relata dans Le Gaulois : “La grille aux fers dorés est ouverte sur la large avenue de Paris qui mène droit au théâtre de Versailles. Appuyé sur l’une des extrémités de la grille, un coquet pavillon se dresse ; un large tapis rouge est étendu sur le sable, devant la porte ; des fleurs, des roses jonchent le chemin. Sur le seuil, aimable, souriant, très bon, le seigneur de la calme demeure reçoit les amis qu’il convia. Un orchestre, dissimulé dans un bosquet, murmure une douce musique.

Une pente douce, semée d’une pelouse verte, abritée par des bouquets d’arbres, mène au théâtre, qui fut aménagé dans la partie plate du frais jardin. Une merveille, ce théâtre improvisé, « éphémère » comme il est écrit sur la frise. Tout ce qui est beau et tout ce qui est bon n’est-il pas éphémère ? (…) La salle est remplie. Et quelle salle ! Quel « tout-Paris » (…) C’est fini. Le rêve est terminé. Il faut revenir à Paris, où l’on parle de déclaration ministérielle, d’interpellations et autres choses semblables. Avec quel délicat souvenir et avec quel regret nous quittons Versailles, la ville royale, où, pendant quelques heures, nous crûmes que nous vivions au siècle de Louis le Grand !”

Dans les colonnes du même journal, La Gandara évoquerait à son tour quelques années plus tard sa fascination pour l’ancienne cité royale  : “A Versailles, il me semble que je respire un air que je n’ai pas rencontré ailleurs, que j’y commence une existence nouvelle, qu’une émotion particulièrement éloquente et profonde m’accompagne.”

 

Statue d’Apollon à Versailles, 1913

Huile sur toile, collection Fabre

 

Si Marcel Proust admirait La Gandara et lui attribua étrangement dans “Jean Santeuil” son portrait exécuté par Jacques-Emile Blanche, il ne posa en réalité jamais pour lui et ne semble pas non plus l’avoir évoqué dans la Recherche. Les univers respectifs du peintre et de l’écrivain se superposent cependant ici, avec pour toile de fond le souvenir prégnant et émouvant du comte Robert de Montesquiou.

Solveig Conrad Boucher

 

A visiter au Musée Lambinet, 54, boulevard de la Reine à Versailles, jusqu’au 24 février 2019