ActualitésExpositions et spectaclesHôtel Littéraire Gustave Flaubert

Du 8 février au 31 mars 2019, Charles Roux exposera dans notre Hôtel Littéraire Gustave Flaubert à Rouen ses créations photographiques nées du projet intitulé “Fictitious Feasts”.

Son idée est simple et lumineuse ; allier son goût de la lecture et son talent de photographe pour recréer visuellement les scènes des repas les plus célèbres de la littérature.

Pour cela, il choisit avec soin un décor réel  – pas de création en studio – et il s’occupe de reconstituer minutieusement chaque détail, suivant la description du livre qu’il a aimé ; cela va de la petite cuillère à la nappe, en passant par les poulardes et les gâteaux dont il réalise lui-même les recettes !

Il s’appuie sur des citations extraites de ses auteurs préférés, allant de Marcel Proust à Amélie Nothomb, en passant par Franz Kafka, Virginia Woolf, Léon Tolstoï et Lewis Caroll. Mais l’idée est aussi d’évoquer le livre dans son intégralité et Charles Roux intègre quelques éléments symboliques, en veillant à chaque détail, afin de nous livrer une vision d’ensemble de l’œuvre.

En voici quelques exemples, dont la première photo a été réalisée spécialement pour les Hôtels Littéraires et rend hommage à Marcel Aymé :

 

 

“A Montmartre, dans un atelier de la rue Saint-Vincent, demeurait un peinture nommé Lafleur, qui travaillait avec amour, acharnement, probité. Lorsqu’il eut atteint l’âge de trente-cinq ans, sa peinture était devenue si riche, si sensible, si fraiche, si solide, qu’elle constituait une véritable nourriture et non pas seulement pour l’esprit, mais bien aussi pour le corps. Il suffisait de regarder attentivement l’une de ses toiles pendant vingt à trente minute et c’était comme si l’on eu fait par exemple, un repas de pâté en croute, de poulet rôti, de pommes de terre frites, de camembert, de crème au chocolat et de fruits. Le menu variait selon le sujet du tableau, sa composition et son coloris, mais il n’y manquait même pas de boisson.”

La Bonne Peinture, Marcel Aymé. © Editions Gallimard

 

 

 

“– Mais faire cuire cela ici, sans broche et sans landiers, ça deviendra du charbon !
– Non pas, dit la petite Marie ; je me charge de vous le faire cuire sous la cendre sans goût de fumée. Est-ce que vous n’avez jamais attrapé d’alouettes dans les champs, et que vous ne les avez pas fait cuire entre deux pierres ? Ah ! c’est vrai ! j’oublie que vous n’avez pas été pastour ! Voyons, plumez cette perdrix ! Pas si fort ! vous lui arrachez la peau.
– Tu pourrais bien plumer l’autre pour me montrer !
– Vous voulez donc en manger deux ? Quel ogre ! Allons, les voilà plumées, je vais les cuire.
– Tu ferais une parfaite cantinière, petite Marie ; mais, par malheur, tu n’as pas de cantine, et je serai réduit à boire l’eau de cette mare.
– Vous voudriez du vin, pas vrai ? Il vous faudrait peut-être du café ? Vous vous croyez à la foire sous la ramée ! Appelez l’aubergiste : de la liqueur au fin laboureur de Belair !
– Ah ! petite méchante, vous vous moquez de moi ? Vous ne boiriez pas du vin, vous, si vous en aviez?
– Moi ? J’en ai bu ce soir avec vous chez la Rebec, pour la seconde fois de ma vie ; mais si vous êtes bien sage, je vais vous en donner une bouteille quasi pleine, et du bon encore !
– Comment, Marie, tu es donc sorcière, décidément ?

– Est-ce que vous n’avez pas fait la folie de demander deux bouteilles de vin à la Rebec ? Vous en avez bu une avec votre petit, et j’ai à peine avalé trois gouttes de celle que vous aviez mise devant moi. Cependant vous les avez payées toutes les deux sans y regarder.
– Eh bien ?
– Eh bien, j’ai mis dans mon panier celle qui n’avait pas été bue, parce que j’ai pensé que vous ou votre petit auriez soif en route ; et la voilà.
– Tu es la fille la plus avisée que j’aie jamais rencontrée. Voyez ! elle pleurait pourtant, cette pauvre enfant en sortant de l’auberge ! ça ne l’a pas empêchée de penser aux autres plus qu’à elle-même. Petite Marie, l’homme qui t’épousera ne sera pas sot.
– Je l’espère, car je n’aimerais pas un sot. Allons, mangez vos perdrix, elles sont cuites à point ; et faute de pain, vous vous contenterez de châtaignes.”

La Mare au diable, George Sand

 

 

 

“Les deux bonnes sœurs avaient cessé de marmotter leur rosaire, et, les mains enfoncées dans leurs grandes manches, elles se tenaient immobiles, baissant obstinément les yeux, offrant sans doute au Ciel la souffrance qu’il leur envoyait. Enfin, à trois heures, comme on se trouvait au milieu d’une plaine interminable, sans un seul village en vue, Boule de Suif se baissant vivement, retira de sous la banquette un large panier couvert d’une serviette blanche.”

Boule de Suif, Guy de Maupassant

 

 

 

“C’était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il y a avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulets, du veau à la casserole, trois gigots et, au milieu, un joli cochon de lait, rôti, flanqué de quatre andouilles à l’oseille. Aux angles, se dressait l’eau-de-vie, dans des carafes. Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des bouchons et tous les verres, d’avance, avaient été remplis de vin jusqu’au bord. De grands plats de crème jaune, qui flottaient d’eux-mêmes au moindre choc de la table, présentaient, dessinés sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux en arabesques de nonpareille. On avait été chercher un pâtissier à Yvetot, pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le pays, il avait soigné les choses; et il apporta, lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. A la base, d’abord c’était un carré de carton bleu figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour, dans des niches constellées d’étoiles en papier doré; puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de Savoir, entouré de menues fortifications n angélique, amandes, raisins secs, quartiers d’oranges; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confitures et des bateaux en éclats de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturelle, en guise de boules, au sommet.
Jusqu’au soir on mangea.”

Madame Bovary, Gustave Flaubert

 

 

“Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause.”

Du côté de chez Swann, Marcel Proust

 

 

 

 

“Mais jamais il n’eût soupçonné jusqu’où alla la bonté de sa sœur. Pour s’orienter sur les goûts de son frère, elle apporta tout un choix de comestibles étalés sur un vieux journal. ”

La Métamorphose, Franz Kafka

 

Ces incroyables photos seront à admirer à Rouen pendant trois semaines. Vous l’aurez remarqué, nous n’avons sélectionné dans cet article que les auteurs fétiches de nos Hôtels Littéraires. Mais il en y a bien d’autres, saurez-vous devinez à quel livre appartient cette photo-ci ?

Un indice, l’auteur est un contemporain de Marcel Proust dont l’œuvre est (presque) aussi connue que la sienne :

 

Et si vous pensez que Fictitious Feasts peut donner lieu à un livre, Charles Roux est à la recherche d’un éditeur pour que ses créations servent à donner envie de lire…