Dernière nouvelle de Marcel Aymé – par Philippe Dufresnoy,
secrétaire général des Amis de Marcel Aymé

« La Fabrique », publiée en septembre 1967 et écrite entre 1965 et 1966, est la dernière fiction originale parue du vivant de l’auteur, dans le recueil de nouvelles antérieures Enjambées, beau volume cartonné. Au-delà de l’opération éditoriale de Gallimard, le choix de cet inédit pour ce florilège de plus de quarante ans de publication, et non d’un texte paru en revue depuis En arrière, n’est-il pas révélateur d’une intention de l’auteur ?
À cette époque, Marcel Aymé se sait malade. Il a délaissé le projet de roman qu’il mentionnait en 1965 et dont subsistent les pages de Denise. La Convention Belzébir n’a pas rencontré, à l’automne 1966, un grand succès à la scène, ses autres pièces restent dans les tiroirs. « La Fabrique » offre un condensé de sa manière, en quelque sorte un retour aux sources, un dernier tour de piste. Marcel Aymé fait du Marcel Aymé, en y ajoutant une dose de subversion : il propose un anti-conte de Noël. Il écrit la dernière journée d’un petit garçon qui va mourir et s’y résigne dans la souffrance, sans dissimuler que les procédés ou pirouettes littéraires ou la magie de l’écriture ne changeront rien à l’issue.

L’incipit reprend le rituel « il y avait » (une première attaque commençait par la date du récit et la mention du bombardement postérieur de Blémont). Une tonalité fantastique (sur le thème déjà utilisé de la manipulation temporelle), familière dans les nouvelles, encadre le début et la fin, toujours selon la technique de l’évidence propre à l’auteur : « par un effort de volonté », la petite fille (porte-parole affectionné, dans les Contes du Chat perché ou dans Le Chemin des Ecoliers) recule dans le temps, puis revient (par un très intense effort) dans le présent avec son nouvel ami ; avant la chute, ce qui pourrait être un conte de Noël flirte avec le merveilleux. La pirouette finale, qui renvoie toute la narration au cauchemar de Valérie, relève comme le procédé fantastique, d’une référence aux thèmes de Marcel Aymé : comme si Delphine, ou Marinette, rencontrait Gaigneux ou se promenait dans La Rue sans Nom, comme si le conte se heurtait à la réalité la plus rude.

Si la première intention pourrait avoir visé (au vu de la première amorce de la nouvelle qui faisait l’économie du dispositif « fantastique ») une narration pure et simple de la journée de travail de deux enfants, la version finale rappelle comme en clin d’oeil la « patte » ou le standard du nouvelliste Aymé et met en perspective la continuité thématique de l’oeuvre, conférant à ce dernier mot littéraire, probablement conscient, une tonalité âpre. Après celle de Brûlebois, celle qui ouvre Travelingue, il s’agit de la troisième agonie dans l’oeuvre. Écrite dans un style descriptif, mat, factuel jusque dans la mention des escarres, reposant une progression inexorable vers une fin (une mort) annoncée dès le début, « La Fabrique » met le lecteur mal à l’aise non seulement par ce qu’elle décrit de manière d’autant plus percutante que clinique, mais plus encore parce que l’amorce de « christmas carol »travaillée en ouverture ne débouche pas sur la fin heureuse que le genre laisserait espérer (sans que rien la garantisse si l’on songe à Andersen ou au conte du chat perché « Le Cygne », à ceci près que dans ce dernier, les parents préservaient les enfants de la réalité de la mort). Le bolduc de l’entame et de la fin de la nouvelle ne cherche pas à faire illusion, surlignant au contraire la noirceur du récit central. Valérie reste dans son chagrin comme le lecteur dans son malaise.

Est-elle pour autant sans espoir ? L’enfant qui fait ce cauchemar vit dans les trente glorieuses, choyée et couverte de cadeaux ; qui plus est, elle a bon coeur. Par contraste avec la situation 120 ans en arrière, une tendance au progrès, au mieux social, se marque. Il en va de même pour la référence à Gaigneux (rare personnage récurrent, ici il est vrai sous une forme généalogique, avec Malinier) : son descendant dans Uranus, certes toujours ouvrier, avait progressé un siècle après en devenant cadre du parti communiste blémontois. La dénonciation du travail des enfants (a minima, sinon de la condition ouvrière sous la monarchie de Juillet), si la description faite justifie cette qualification, porte sur le passé (ou d’autres régions du monde que la France de 1965), la fabrique d’épingles étant un exemple de la littérature économique classique.

C’est peut-être, en dehors des considérations éditoriales, ce qui explique la republication au début des années 2000 en Folio jeunesse, avec l’indication (audacieuse, au fond) « à partir de 7 ans ».
Philippe Dufresnoy







