« Sand & Flaubert, naissance d’une amitié » – par Michel Lécureur

En 1863, lorsque George Sand et Flaubert participèrent à l’un des célèbres dîners Magny, ils ne se doutaient pas qu’ils étaient en train de sceller une belle et grande amitié. Très vite, dès le 31 janvier 1863, l’auteur de Madame Bovary en prendra conscience et écrira à sa consœur :
« La bonté de votre cœur m’a attendri et votre sympathie m’a rendu fier. Voilà tout. […] Mille bonnes tendresses. Je vous baise les deux mains et suis tout à vous. »
L’ermite de Croisset venait de tomber à jamais sous le charme de la bonne dame de Nohant. Et pourtant… il avait été plutôt critique à son sujet des années auparavant.
Comme beaucoup de ses contemporains, Gustave Flaubert s’était intéressé dès sa jeunesse aux publications de la célèbre femme de lettres. En 1839, du haut de ses dix-huit ans, il avait déclaré à Ernest Chevalier bien aimer Jacques, tout en éprouvant une certaine réticence à l’égard de son auteure. Mais il n’en disait pas plus, du moins dans la correspondance connue à ce jour et recensée par l’Université de Rouen.
Il faut attendre une lettre du 16 novembre 1852 à Louise Colet pour lire :
« Tu arriveras à la plénitude de ton talent en dépouillant ton sexe, qui doit te servir comme science [ souligné par Flaubert] et non comme expansion. Dans George Sand on sent les fleurs blanches, cela suinte, et l’idée coule entre les mots, comme entre des cuisses sans muscles. C’est avec la tête qu’on écrit. Si le cœur la chauffe tant mieux mais il ne faut pas le dire. Ce doit être un four invisible. »
Autrement dit, une femme doit maîtriser sa féminité lorsqu’elle écrit et se garder de la laisser transparaître dans ses œuvres. Faut-il en conclure à une certaine misogynie de la part de Flaubert ? C’est possible, mais il nous semble préférable de voir dans ce conseil à Louise Colet une autre manifestation de l’impassibilité qu’il souhaite chez tout créateur. Selon lui, l’artiste doit toujours se tenir à distance de son ouvrage et refuser systématiquement d’y apparaître à visage découvert. C’est bien connu. Notre Normand est un grand pudique.

George Sand, Jacques. 1834. Édition originale, en deux volumes. Félix Bonnaire.
© Collection des Hôtels Littéraires
Trois ans plus tard, le 30 mai 1855, c’est dans une lettre à Louis Bouilhet cette fois, qu’il fait référence à George Sand.
« Ce qui m’indigne, écrit-il, c’est le bourgeoisisme de nos confrères ! Quels marchands ! Quels plats crétins ! Tous les jours, je lis du G. Sand et je m’indigne régulièrement pendant un bon quart d’heure. Aujourd’hui, pour changer, j’ai eu (toujours dans La Presse) du Paulin Limayrac. Autre guitare, ou plutôt autre guimbarde. C’était l’éloge de la dite mère St Sand. »
Le journaliste Paulin Limayrac y avait en effet vanté sans réserve, le 29 mai 1855, les mérites de l’Histoire de ma vie de George Sand, parue dès 1854, en feuilleton, dans… La Presse. L’auteure estimait, en particulier, qu’il était utile de « raconter la vie intérieure, la vie de l’âme, c’est-à-dire l’histoire de son propre esprit et de son propre cœur, en vue d’un enseignement fraternel. » Voilà bien de quoi faire bondir Gustave Flaubert qui demandait avant tout à l’écrivain de ne pas se livrer dans sa création. Il devait avant tout travailler son style en dissimulant au maximum ses sentiments. On entend même d’ici le rire « énhaurme » de Flaubert quand il avait lu la chute de l’article de Limayrac :
« L’Histoire de ma vie est un enseignement admirable, la leçon de tout un siècle, en même temps que le commentaire lumineux quoique indirect, des victoires poétiques remportées par George Sand, ou, si vous aimez mieux, des cinquante batailles de Fontenoy que cette arrière petite-fille du maréchal de Saxe a gagnées en poésie. »

George Sand, Histoire de ma vie. Victor Lecou, Paris 1854. 20 volumes reliés. Envoi à François Rollinat.
© Collection des Hôtels Littéraires
Mais, du 1er octobre au 15 décembre 1856, Flaubert publie Madame Bovary en feuilleton dans la Revue de Paris. Le roman plaît à George Sandqui l’écrit, l’année suivante, dans Le Courrier de Paris. Flaubert y est l’objet de propos très élogieux, et, qui plus est, de la femme de lettres la plus appréciée de son époque. Elle ne craint pas d’évoquer une « chose exécutée de main de maître », et d’ajouter « pareil coup d’essai est digne d’admiration. »
Elle n’élude pas les critiques moralisatrices adressées au roman lors du procès de janvier et février 1857 et déclare notamment :
« On s’est alarmé à tort, suivant nous, de la moralité de l’œuvre. Tout au contraire, le livre nous a paru utile, et tous, en famille, nous avons jugé que la lecture en était bonne pour les innombrables Madame Bovary en herbe que des circonstances analogues font germer en province, à savoir les appétits de luxe, de fausse poésie et de fausse passion qui développent les éducations mal assorties à l’existence future, inévitable. […] Avec cette peinture du mal, M. Flaubert a su faire un très beau livre. »
Venant de la part de cette femme de 53 ans, auteure consacrée, le compliment était d’importance.

George Sand et Gustave Flaubert. Source
Selon des notes de George Sand, signalées par Vincianne Esslinger, guide-conférencière au domaine de Nohant, les deux romanciers se sont croisés au soir du 30 avril 1857, au théâtre de l’Odéon. Toutefois, nous n’en savons pas plus. D’après la même source, George Sand a ensuite reçu Gustave Flaubert, chez elle à Paris, le 9 mars 1860, mais là encore, nous manquons d’informations sur leur entretien. Il dut bien se passer car, en janvier 1863, dans La Presse, George Sand prit à nouveau la défense d’un roman de Flaubert, Salammbô, contre ses détracteurs.
« Quel style sobre et puissant à contenir l’exubérance de l’invention ! lisait-on. Quel savant et persistant procédé pour présenter ces images saisissantes avec des mots tout simples, mais dont la netteté d’appropriation ne souffre pas la moindre hésitation dans l’esprit, le moindre essai de dérangement et de remplacement pour la critique ! Quels personnages, même les moins montrés, ce procédé magistral vous incruste dans la pensée, éclairés d’un jour ineffaçable ! C’est comme un défi jeté à tous les procédés connus et à toutes les impuissances du langage, car il se sert rarement de la comparaison. Il la dédaigne ; il n’a besoin que du fait même pour en faire jaillir l’impression complète. » […] [Bref] j’aime Salammbô […] parce que… j’aime Salammbô. »

Place et théâtre de l’Odéon en 1820 | Paris Musées
Dès lors, George Sand et Gustave Flaubert se rencontreront régulièrement, notamment lors des dîners Magny et, surtout, ils échangeront plus de 400 lettres sur des sujets divers qui témoignent d’une incroyable amitié entre deux personnages bien éloignés l’un de l’autre. George Sand en a eu parfaitement conscience, elle qui écrivait le 17 janvier 1869 :
« Nous sommes, je crois, les deux travailleurs les plus différents qui existent. Mais puisqu’on s’aime comme ça, tout va bien. Puisqu’on pense l’un à l’autre à la même heure, c’est qu’on a besoin de son contraire. On se complète en s’identifiant par moments à ce qui n’est pas soi. »
Voilà la définition même des vieux couples.
Michel Lécureur







