Au cours des derniers mois, les collections proustiennes de l’Hôtel Littéraire Le Swann se sont enrichies de documents importants.

La pièce maîtresse en est très certainement les deux placards inédits, insérés dans le volume de l’édition de luxe d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, publié en 1920 aux éditions de la Nouvelle Revue Française, soit deux ans après l’originale. Tirée à 50 exemplaires numérotés sur papier Bible (n° XVIII), cette édition a la particularité d’être la seule édition purement bibliophilique de Proust publiée de son vivant, réimposée dans un inhabituel format in-quarto avec de très grandes marges.

Cette « extraordinaire marqueterie où de larges fragments autographes alternent avec des épreuves, corrigées ou non » a été composée par Mlle Rallet, dactylographe de la N.R.F. Elle morcela ainsi à la fois le manuscrit de Proust, les épreuves corrigées de Grasset (pour l’édition prévue en 1914) et celles de Gallimard (pour l’édition de 1919) en vue de la première édition de ce volume.

Enthousiasmé par le résultat, Proust commente ainsi ces planches : « le manuscrit […] malgré mon affreuse écriture […] est ravissant et a l’air d’un palimpseste à cause de la personne qui le collait avec un goût infini ».

Les placards ont un très grand intérêt pour la compréhension du roman. Dispersés en 1920 au gré des collections, ils comportent des manuscrits uniques de parties du roman dont aucune bibliothèque ne conserve la version manuscrite.

Ceux-ci sont inédits et exploitent le dernier manuscrit que Proust avait envoyé à son éditeur en octobre 1917, celui de la “deuxième partie” du roman, ainsi qu’il appelait celle autour des jeunes filles.

 

 

Placard n° 30 : Saint-Loup et Rachel. Le premier placard décrit longuement les convictions de Saint-Loup, et sa relation avec sa maîtresse artiste qui le fait souffrir (premier appel du thème auquel le narrateur sera confronté lui-même avec Albertine) et provoque la risée auprès du monde aristocratique (À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Pléiade, II, p. 134, 32e ligne : “Cependant s’il y avait une raison…” à p. 143, 16e ligne : “leurs avances qu’il ont cherché à se venger”). Après une allusion salace de Bloch sur les relations charnelles et imaginaires entre le narrateur et Mme Swann (“Tu n’as pas dû t’embêter avec elle“), il est question de la déception de Françoise quand elle constate qui est Bloch (“Comment c’est ça, M. Bloch !“) et quand elle apprend que Saint-Loup est républicain (“il ne pouvait pas, étant le marquis de Saint-Loup, être républicain“). On remarque l’absence de la question “gaffeuse” posée par Bloch à Saint-Loup sur le “fantoche” qu’il promenait sur la plage, et qui n’est autre que le baron de son oncle, le baron de Charlus. D’autres variantes montrent le travail obstiné de Proust pour cerner au plus près un trait idiomatique ou sociologique ; ainsi lit-on dans le second pavé manuscrit : “Or bien qu’elle dît avec familiarité “Amélie, la sœur à Philippe” Françoise était royaliste” qui devient “Or bien qu’en parlant par exemple de la Reine de Portugal, elle dit avec cet irrespect qui dans le peuple est le respect suprême “Amélie etc…“. [source]

 

 

Placard n° 31 : la rencontre de Charlus. Le début du second placard fait directement suite au précédent et évoque le mépris de Saint-Loup pour le monde qui le juge (Pléiade, II, p. 143, 17e ligne : “Paroles qui avaient changé…” à la p. 144, 12e ligne : “Les dépêches le forçaient…”), puis présente des passages concernant Charlus qui, dans le roman définitif, sont bien antérieurs (II, p. 107, 41e ligne : “attendant un oncle qui allait venir passer…“, à la p. 116, 26e ligne : “ils eussent fait…“). Saint-Loup présente Charlus comme un parangon de virilité et décrit la réaction violemment homophobe de son oncle. Le héros dépeint ensuite un étrange personnage qui, sur les rives de Balbec, le dévisage curieusement avant de comprendre qu’il s’agissait de Charlus, qui séduit immédiatement sa grand-mère.

Le texte présente aussi de nombreuses variantes avec celui qui a été publié. Montargis, Fleurus et Bricquebec, encore présents dans les épreuves, sont systématiquement modifiés en Saint-Loup, Charlus et Balbec. [source]

 

 

Par ailleurs, nous avons fait réaliser de très beaux fac-similés de différents manuscrits autographes découverts par Bernard de Fallois dans les années 1950 et publiés en 2019 dans le volume du Mystérieux Correspondant et autres nouvelles inédites, avec l’aimable autorisation des éditions de Fallois :

 

 

Incipit du manuscrit autographe du Mystérieux Correspondant, nouvelle inédite de Marcel Proust. Écrite dans les années 1890, au moment des Plaisirs et les Jours, elle avait été finalement écartée par l’auteur au moment de la publication du volume. Découverte par Bernard de Fallois dans les années 1950, elle a été publiée en 2019 aux éditions de Fallois en compagnie d’une dizaine d’autres nouvelles. L’édition originale sur grand papier numérotée a été entièrement réservée à la Société des Hôtels Littéraires.

 

 

Incipit du manuscrit autographe de Souvenir d’un Capitaine, nouvelle inédite de Marcel Proust. Écrite dans les années 1890, au moment des Plaisirs et les Jours, elle avait été finalement écartée par l’auteur au moment de la publication du volume. Découverte par Bernard de Fallois dans les années 1950, elle a été publiée en 2019 aux éditions de Fallois en compagnie d’une dizaine d’autres nouvelles.

 

 

Notes de concierge sur les cris de Paris, 1919. A. Charmel avait été dépêché par Marcel Proust pour cette enquête pittoresque qui devait l’inspirer pour écrire le fameux passage de La Prisonnière, cinquième tome de la Recherche, dans lequel le héros et Albertine entendent depuis l’appartement les divers cris des marchants des rues.

Ceux-ci sont aussi variés qu’insolites et charmants :

« A la tendresse, à la verduresse
Artichauts tendres et beaux
Arti-chauts »

ou

« A la romaine, à la romaine !

On ne la vend pas, on la promène. »

 

 

Ode aux jeunes gens en fleurs de Cabourg, incipit du manuscrit autographe. Composé par Marcel Proust lors de l’un de ses séjours à Cabourg, sur un papier à en-tête du Grand Hôtel, en hommage à un groupe de jeunes golfeurs comprenant Marcel Plantevignes. Ce dernier est l’auteur d’un livre de souvenirs, Avec Marcel Proust et affirme avoir suggéré le titre d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs.

 

 

Plan de la côte normande autour de Balbec. Un des six dessins de Marcel Proust sur ces localités disposées autour de Balbec, où l’on distingue les noms de Rivebelle, Doncières, La Raspelière et les Cambremer, etc.

 

 

Carte postale reçue par Proust en 1906, montrant la cage de La Balue. Dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, le héros en séjour Grand Hôtel de Balbec s’effraie de sa nouvelle chambre qu’il juge bien inhospitalière et il compare son inconfortable position à celle du cardinal La Balue dans sa célèbre cage de fer où l’enferma Louis XI au château de Loches.

 

N’hésitez pas à venir admirer ces trésors proustiens dans les salons de l’Hôtel Littéraire Le Swann !

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