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Le Lambeau de Philippe Lançon, Gallimard, 2018

 

« Son ombre vers mon lit a paru se baisser ;
Et moi, je lui tendais les mains pour l’embrasser.
Mais je n’ai plus trouvé qu’un horrible mélange
D’os et de chairs meurtris, et traînés dans la fange,
Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux
Que des chiens dévorants se disputaient entre eux. »

Racine, Athalie

 

Prix Femina, Prix spécial du jury Renaudot, Prix des prix littéraires, Meilleur Livre de l’année pour la Magazine Lire… qu’a donc de si spécial Le Lambeau de Philippe lançon ?

Son livre est un récit, et non pas un roman comme l’a rappelé le jury du prix Goncourt pour justifier son absence de sa sélection. Philippe Lançon raconte l’attentat de Charlie Hebdo et sa grave blessure, à partir de la soirée qui l’a précédé jusqu’à la fin de sa lente reconstruction physique et mentale.

Le 7 janvier 2015, le journaliste assiste à la conférence de rédaction de Charlie Hebdo dans les locaux du journal rue Nicolas-Appert à Paris. Il est assis aux côtés de Bernard Maris, Honoré, Cabu, Charb, Tignous, Wolinski, Luz et les autres. Ils ont une discussion sur le nouveau livre de Houellebecq, Soumission, que Lançon s’entête à défendre :

« Un parfum s’en dégageait, un parfum qui correspondait à l’époque. C’était lui, Houellebecq, cette icône pop, qui le répandait avec son talent de narrateur et son efficace ambiguïté. Il avait su donner forme aux paniques contemporaines. »

Lançon raconte les minutes de l’attentat en donnant uniquement ce qu’il a pu voir et ressentir, éventuellement rectifié par ce qu’il a appris ensuite. Une fois les assassins sortis, il est couché à terre et sait qu’il est blessé entre les morts :

« Les morts se tenaient presque par la main. Le pied de l’un touchait le ventre de l’autre, dont les doigts effleuraient le visage du troisième, qui penchait vers la hanche du quatrième, qui semblait regarder le plafond, et tous, comme jamais et pour toujours, devinrent dans cette disposition mes compagnons… une version inédite et noire de La Danse de Matisse. »

 

Henri Matisse, La Danse ; 1909-1910. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

 

Dans le reflet de son téléphone, il découvre sa blessure, « un cratère de chair détruite et pendante », avec un reste de gencive et de denture mis à nu dont l’ensemble fait de lui un monstre.

Sa lente reconstruction se fera par la chirurgie et par l’art, pour soigner à la fois son corps et son esprit. Inutile de chercher des réflexions sur l’Islam et la politique, Lançon a compris qu’il devait s’occuper uniquement de lui-même pour guérir.

La musique – Bach -, la peinture et surtout la littérature lui deviennent thérapie, en commençant par la phrase de Pascal : « Tout le malheur des hommes vient de ce qu’ils ne savent pas rester en repos dans une chambre. »

Il s’appuie sur ce qu’il appelle ses « trois miroirs déformants et informants » :

  • le roman de Thomas Mann, La Montagne magique

 

  • Franz Kafka – surtout ses Lettres à Milena, qui lui apporte « une forme de modestie et de soumission ironique à l’angoisse. »

 

  • Et Proust, « un auteur que j’avais lu avec passion, à la fois comme une sorte de bible et comme un intense divertissement, à plusieurs époques de ma vie. Je pouvais entrer dans la Recherche à n’importe quel endroit, n’importe quand, comme dans un château où j’aurais grandi, pour retrouver des personnages que je connaissais mieux que la plupart de mes amis, puisque Proust me les avait dévoilés peu à peu dans leur solitude et leurs moindres replis, comme si nous étions tous morts, lui, eux et moi, tous morts, tous humains et tous un peu divins. » 

Il croit rencontrer le Docteur Cottard réincarné dans un de ses médecins, une petite phrase dite par François Hollande en visite lui devient aussi chère que la sonate de Vinteuil au narrateur de la Recherche. Il relit la scène de la mort de la grand-mère à chaque fois qu’on l’emmène au bloc, comme une prière préopératoire. Et s’exaspère parfois du pessimisme de Proust, de sa vision de l’amitié opposée à une solitude régénératrice, de certaines de ses réflexions sur la mémoire : « Je ne vivais ni le temps perdu, ni le temps retrouvé ; je vivais le temps interrompu. ».

 

Philippe Lançon est lui aussi un écrivain et des phrases formulées peu à peu lui permettent, telles des formules magiques, de survoler encore la scène, de parler à ses amis disparus, passant de la prière aux morts à un livre : « Je ne voulais pas que les morts s’endorment et je ne voulais pas m’endormir sans eux. »

 

Hélène Montjean

1 Commentaire

  1. La presse nous avait signalé la qualité de ce livre forcément bouleversant, Hélène Montjean nous en donne un aperçu simple, clair, émouvant. Il touche tout particulièrement, grâce au passage qu’elle cite sur la place de la Recherche dans l’aventure intérieure de Philippe Lançon, les lecteurs de Proust. Ceux qui connaissent et admirent l’hôtel littéraire où elle les accueille, l’Hôtel Swann, l’en remercient de tout coeur et de tout esprit.

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